1895, Le prix Nobel de math n’aura pas lieu

Médaille Nobel [A]
Médaille Nobel [A]
Cette semaine, on décerne les prix Nobel dans 5 domaines : Physique, Chimie, Médecine, Littérature et celui de la Paix. Pourquoi seulement 5 domaines? On entend parfois dire qu’il n’y a pas de prix Nobel de Mathématiques car la femme d’Alfred Nobel l’aurait trompé. Mais les mathématiques ne sont pas les seuls absents des prix, alors la femme de Nobel l’aurait-elle aussi trompé avec un biologiste, un ingénieur, un géologue ?

Alfred Nobel [1]

Alfred Nobel [B]
Alfred Nobel [B]
Né à Stockholm le 21 octobre 1833, le jeune Alfred (1833 – 1896) n’a que 9 ans quand sa famille émigre à Saint-Pétersbourg où son père Immanuel vient de fonder une usine d’armements. La loi russe ne permettant pas aux enfants d’immigrés de faire leurs études en Russie, Alfred, alors âgé de 17 ans, va aux Etats-Unis, en Allemagne et en France pour poursuivre son éducation. La guerre de Crimée en 1853 fait le bonheur de l’entreprise familiale et le jeune Albert retourne en Russie pour prêter main forte à sa famille mais la paix survient trois ans plus tard et avec la ruine de la famille Nobel. Celle-ci quitte alors la Russie pour revenir près de Stockholm. Là, Alfred et son père obtiennent un prêt et miroitent de fabriquer industriellement un nouvel explosif particulièrement puissant dont la synthèse avait été réalisée en 1846 par l’italien Ascanio Sobrero (1812 – 1888) : la nitroglycérine. En 1864, les Nobel font malencontreusement exploser l’usine familiale tuant au passage le frère cadet d’Alfred. Dans la presse locale est publiée par erreur la revue nécrologique d’Alfred Nobel dans laquelle le journaliste le qualifie de « marchand de mort », sobriquet qui ne le quittera plus. Alfred poursuit cependant l’entreprise, et après que la législation suédoise ait interdit la production de ce liquide dangereux en zone urbaine, c’est sur une péniche qu’est installée la nouvelle usine. En 1867, le suédois montre qu’en adsorbant la nitroglycérine sur du kieselguhr (sédiment poreux contenant de la silice), on obtient une poudre manipulable sans danger qui n’explose que sous l’action d’un détonateur : la dynamite est née. Nobel s’installa à Paris en 1873 où il acheta une maison avenue Malakoff, cependant c’est à Sevran (situé en Seine-Saint-Denis aujourd’hui) qu’il établit son laboratoire et où il passa la plupart de son temps.Resté célibataire toute sa vie et sans enfant (raté pour l’histoire de l’homme trompé), il rédigea un premier testament en 1893 qu’il modifia en 1895 où il légua son immense fortune à une Fondation chargée d’en distribuer les revenus sous forme de Prix annuels. Il décède le 10 décembre 1896, date où chaque année sont remis les fameux Prix.

Les testaments [2]

Le testament de 1895 [C]
Le testament de 1895 [C]
Dans la première version de 1893, Alfred Nobel prévoit de récompenser « le travail le plus important et le plus innovant dans le vaste domaine de la connaissance et du progrès, à l’exception de la physiologie et de la médecine. Sans qu’il s’agisse d’une condition absolue, je souhaite que ceux qui par leurs écrits et leurs actions combattent les préjugés étranges que les nations et les gouvernements ont contre la création d’un tribunal de la paix européen soient particulièrement prises en compte ». Étrangement il n’y a pas cinq domaines, les mathématiques auraient pu être inclus et la médecine est exclue du Prix! De plus, cette première version prévoyait de léguer une somme importante à plusieurs institutions, dont l’Université de Stockholm, qui n’apparaissent pas dans le testament définitif. Cette perte de financement pour l’Université est préjudiciable et on peut supposer que certaines inimités entre certains savants ou des administrateurs de l’Université ont amené Alfred Nobel à réviser son testament. Cette révision intervient le 27 novembre 1895 :

Le capital réalisé en valeurs sûres par mes exécuteurs testamentaires constituera un fonds dont les intérêts seront distribués annuellement comme récompense à ceux qui, au cours de l’année écoulée, auront rendu à l’humanité les plus grands services.

Le montant sera partagé en cinq parties égales attribuées : l’une à celui qui, dans le domaine des sciences physiques aura fait la plus importante découverte ou l’invention la plus importante ; une autre, à celui qui, dans la chimie, aura fait la plus grande découverte ou apporté le meilleur perfectionnement ; la troisième à l’auteur de la plus importante découverte dans le domaine de la physiologie ou de la médecine ; la quatrième à celui qui aura produit l’ouvrage littéraire le plus remarquable dans le sens de l’idéalisme ; enfin la cinquième partie à celui qui aura fait le plus ou le mieux pour l’oeuvre de la fraternité des peuples, pour la suppression ou la réduction des armées permanentes, ainsi que pour la formation ou la propagation des congrès de la paix.

Les prix seront décernés : pour la physique et la chimie, par l’Académie suédoise des sciences ; pour les travaux de physiologie et de médecine, par l’Institut Carolin de Stockholm ; pour la littérature, par l’Académie de Stockholm ; enfin pour l’oeuvre de la paix, par une commission de cinq membres élus par le Storthing norvégien. C’est une volonté expresse que, dans l’attribution des prix, il ne soit tenu aucun compte de la nationalité, de manière que le prix revienne au plus digne, qu’il soit scandinave ou non.

Il n’est pas impossible que Nobel ait choisi ces prix car ces différents domaines étaient ceux avec lesquels il avait le plus d’affinités et que si les mathématiques n’y paraissent pas, c’est qu’il ne s’intéressait tout simplement pas aux maths. En tant qu’industriel ayant fait fortune grâce aux guerres et étant indirectement responsable de la mort de milliers d’individus, le choix de médecine et de celui de la paix peuvent être vus comme une forme de rédemption posthume. Moins connu est son penchant pour les lettres. Si les travaux scientifiques d’Alfred Nobel firent sa renommée, c’est dans la littérature qu’il aime pourtant se noyer et plus particulièrement dans la poésie. Sur le site Nobelprize.org (en anglais), on apprend la richesse de ses collections livresques et son intérêt véritablement passionné pour la poésie.

Notez qu’il n’y a pas de Prix Nobel de l’économie dans le testament! Cette distinction ne sera créée qu’en 1968 par la banque de Suède, afin de fêter son tricentenaire. Le nom officiel de cette récompense est d’ailleurs Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.

Et les mathématiques ?

Magnus Gustaf (Gösta) Mittag-Leffler [D]
Magnus Gustaf (Gösta) Mittag-Leffler [D]
La liaison hypothétique de sa fiancée avec un mathématicien étant écartée, et celle de ces centres d’intérêt proposée, pourrait-il y avoir une autre raison au fait que les mathématiques ne soit pas nobélisables? Il existait déjà à l’époque un prix pour les mathématiciens et eux seuls!  A l’occasion du soixantième anniversaire du roi de Suède, Oscar II, il avait été créé, à l’instigation de Mittag-Leffler (1846 – 1927) [4], un prix devant récompenser «une découverte importante dans le domaine de l’analyse supérieure». Membre de l’académie des sciences depuis 1883, Magnus Mittag-Leffler fut membre d’une trentaine d’institutions en Europe dont la Royal Society britannique et l’Académie des sciences françaises. Il joua un rôle déterminant dans la venue de Marie Curie à l’université de Stockholm ainsi que dans la désignation de celle-ci pour le prix Nobel de physique en 1903. Homme de son temps, il entretint une correspondance fournie avec le mathématicien français Henri Poincaré qu’il soutint (en vain) pour l’attribution du Prix Nobel de physique. [5]Cependant aujourd’hui, le Graal des mathématiciens n’est pas ce prix Oscar mais la médaille Fields, remise tous les quatre ans. Cette récompense fut mise en place à la mort du mathématicien canadien John Charles Fields (1863 – 1932) qui doit le début de sa carrière au soutien de celui qui deviendra son ami : Mittag-Leffler [6].



Sources :
[1] Des chimistes de A à Z, Eric Brown, Nobel Alfred, page 471
[2] Nobelprize.org (en anglais)
[3] Revue universelle : recueil documentaire universel et illustré, 1901, page 1224
[4] Wikipedia, Magnus Gösta Mittag-Leffler (en anglais)
[5] L’Amitié entre Poincaré et Mittag-Leffler, Philippe Nabonnand – Archives Henri Poincaré (Université de Nancy 2)
[6] Fields Institute (en anglais)

Sources image :
[A] Nobelprize.org (en anglais)
[B] Wikipedia, Alfred Nobel (en anglais)
[C] Nobelprize.org (en anglais)
[D] Wikipedia, Magnus Gösta Mittag-Leffler (en anglais)

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