1600, To Be or not To Be, sciences et fesses royales!

William Shakespeare [A]
William Shakespeare [A]
That is the question. Un physicien moderne vous dirait qu’on peut être et ne pas être (une onde et un corpuscule en vous parlant d’une particule) ou qu’on ne peut pas savoir à mieux que quelque chose près en vous parlant du principe d’indétermination. Mais il semblerait que derrière ce célèbre passage d’Hamlet de Shakespeare se cache une histoire des sciences qui occupe le plus grand astronome danois de l’époque : Tycho Brahé. Alors, T(ych)o B(rah)e or not T(ych)o B(rah)e?

Hamlet pour les nuls [1]

Shakespeare Quartos Project [B]
Shakespeare Quartos Project [B]
Hamlet, Prince du Danemark est une pièce du célèbre dramaturge anglais William Shakespeare écrite autour de 1599-1602. La scène se passe au Danemark, à Elseneur, au château de Kronborg et Hamlet est le fils du roi qui vient de mourir. Son oncle Claudius a pris le pouvoir et épousé la veuve (de son frère) Gertrude. Le roi aurait été assassiné par ce même Claudius et Hamlet, voulant venger la mort de son père, feint la folie. On met cette folie sur le compte de son amour pour Ophélie, fille du conseiller du roi, Polonius. Notez qu’Horatio est l’ami d’Hamlet et qu’on a deux courtisans du roi Guildenstern et Rosencrantz. Un peu rapide je vous l’accorde mais suffisant pour saisir la suite de l’histoire.

Les acteurs scientifiques de l’époque

On est autour de l’an 1600, année de la condamnation au bûcher de l’italien Giordano Bruno, Campo del Fiori à Rome, pour avoir défendu l’idée que l’Univers était infini. Le siècle qui vient de s’achever a vu vaciller l’Eglise sur bien des points. Les hommes ont fait le tour du Monde avec Magellan, réduisant en poussière les fables des géographes antiques, le protestantisme a émergé et gagné du terrain dans toute l’Europe, on ne croit plus au savoir des Anciens et la Raison prend le relais. Dès 1514, un jeune polonais, Nicolas Copernic (1473-1543), écrit un essai intitulé De hypothesibus motuum coelestium a se constitutis commentariolus qui contient une hypothèse révolutionnaire pour l’époque : La Terre n’est pas le centre de l’Univers et son immobilité n’est qu’apparente! Quelques exemplaires circulent et il faudra attendre 1543 pour voir l’oeuvre majeure de Copernic publiée : De revolutionibus coelestium [2].
Le Cosmos de Thomas Digges [C]
Le Cosmos de Thomas Digges [C]
En Angleterre, l’astronome -et ami de Shakespeare [3]- Thomas Digges (1546-1595) soutient l’idée de l’héliocentrisme mais il va plus loin en affirmant également que l’univers est infini [4]. Il est également établi que Digges correspondait avec l’illustre astronome danois Tycho Brahé.
Tycho Brahé (1546-1601) est connu pour avoir été le plus précis des observateurs avant l’apparition de la lunette astronomique (1610). D’un point de vue philosophique, il ne partage pas les nouvelles idées coperniciennes et défendra toujours l’ancien modèle géocentrique, celui de Claude Ptolémée. Il profitera longtemps des faveurs du roi Frédéric II du Danemark et se fera même construire un palais qui servira d’observatoire : Uraniborg. Construisant ses propres instruments, les plus précis de l’époque, et ayant sa propre imprimerie pour diffuser ses idées, Tycho Brahé attire nombre de savants, d’étudiants mais aussi des ambassadeurs et souverains.

Un parallèle curieux

Maintenant que toutes les pièces sont réunies, revenons à la pièce d’Hamlet et à la thèse de l’astrophysicien Peter D. Usher [5].  Usher défend l’idée que la pièce d’Hamlet montre que Shakespeare défendait les idées coperniciennes. Sous la plume du dramaturge se rejoue la pièce de la plus grande révolution scientifique de la Renaissance! Démonstration :

Il note que les noms des personnages Guildenstern et Rosencrantz sont les noms des ancêtres de Tycho Brahé. Pourquoi pas. Claudius, l’oncle usurpateur n’est pas sans rappeler Claude Ptolémée, nom associé à l’ancien modèle géocentrique. Dans la pièce, Hamlet étudie à Wittenberg, qui est à l’époque où Shakespeare écrit un centre intellectuel où les idées coperniciennes sont enseignées. Hamlet dit :

I could be bounded in a nutshell and count myself a king of infinite space.

Ici c’est l’infini de l’Univers défendu par Digges qui se retrouve dans Hamlet opposé à la coque de noix ou la sphère des fixes de l’ancien modèle. La mort de Claudius résonnera comme la fin du modèle ptoléméen. D’accord mais on fait quoi du fameux

To be or not to be, that is the question

Une affaire d’état

Tycho Brahé [D]
Tycho Brahé [D]
La position atteinte par Tycho Brahé à la cour du Danemark semble ne pas avoir rendu insensible la reine Sophie de Mecklenburg-Güstrow (1557-1631), épouse de Frédéric II. Elle avait 14 ans lors du mariage et lui 37. A la mort du roi, elle régentera le royaume du Danemark de 1590 à 1596 jusqu’à ce que son fils, le futur roi Christian IV, soit en mesure de diriger les affaires d’état. Cette période de régence sera la période faste pour Tycho Brahé [6]. A 19 ans, celui qui dirigera le royaume près de 60 ans, chasse alors Tycho Brahé en 1597. La raison? Les douces faveurs de sa mère pour le savant font jaser tout le royaume et même l’Europe entière, au point où la paternité même du monarque est source de raillerie! Tycho Brahé serait-il le père de Christian IV? On imagine le peuple de l’époque et de toute l’Europe se passionner pour cette croustillante histoire de fesses. Tycho Brahé, est-il ou pas le père du nouveau roi?Comme tout feuilleton, il lui faut un épilogue qui se poursuit encore de nos jours. Tycho, chassé de sa patrie, trouvera protection à Prague à la cour du roi Rodolphe II où il sera mathématicien, associé à Johannes Kepler (qui héritera des travaux méticuleux du danois à sa mort). Il mourra rapidement, selon la légende, d’une explosion de la vessie pour s’être retenu d’aller uriner pendant un banquet royal. En 1901, pour le tricentenaire de sa mort, son corps sera exhumé mais aucun calcul ne sera décelé. A la chute du mur de Berlin, la république tchèque offre des poils de barbe de Tycho Brahé au Danemark. Des analyses révéleront alors un taux de mercure anormalement élevé [7]. Rebondissement dans l’affaire Brahé, aurait-il empoisonné? L’université danoise de Aarhus demande qu’on rouvre la tombe pour analyser les os et être fixés sur ces taux de mercure. En 2012, les résultats tombent (ils ne sont plus accessibles sur le site de l’université d’Aarhus, dommage) et les experts annoncent que le taux de mercure décelé est tout à fait normal. Reste l’idée croustillante d’analyser des échantillons d’ADN de la dépouille de Christian IV (ou des ses descendants) et de les comparer avec ceux de Tycho Brahé. Mais Christian IV est le plus grand monarque de l’histoire du Danemark et on ne touche pas à un mythe comme ça…


Sources :

[1] Wikipedia, Hamlet (en anglais ou ici en français)
[2] Les physiciens de A à Z, A. Rousset & J. Six, page 146, Copernic, 2014.
[3] Texas State University, Researchers say star in Hamlet may be supernova of 1572, 1998.
[4] Wikipedia, Thomas Digges (en anglais)
[5] Stanford University, Astrophysicist find new scientific meaning in Hamlet, 1997
[6] Wikipedia, Sophie of Macklenburg (en anglais)
[7] Libération, Être ou ne pas être empoisonné, 2010.-Sources Image :
[A] Wikipedia, William Shakespeare
[B] Title of the 1605 printing (Q2) of Hamlet
[C] Wikipedia, Thomas Digges
[D] Wikipedia, Tycho Brahé

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