![Copernic par Jan Matejko []](https://petiteshistoiresdessciences.com/wp-content/uploads/2015/04/jan_matejko-astronomer_copernicus-conversation_with_god.jpg?w=300)
Un ouvrage récent, publié aux éditions Ellipses, évoque en quelques lignes que dès le XIIe siècle, une abbesse germanique avait émis l’hypothèse d’un système héliocentrique et d’une gravitation universelle. Quelques lignes suffisantes pour attiser la curiosité et essayer d’en savoir un peu plus sur cette dame…
Les prémices de l’héliocentrisme
On attribue la paternité de l’héliocentrisme au chanoine polonais Copernic (1473-1543) qui publie, de manière posthume, De Revolutionibus orbium coelestium où il propose une hypothèse géométrique du Cosmos avec le Soleil au centre. Il mentionne dans son ouvrage d’autres précurseurs qui ont imaginé le mouvement de la Terre, comme les penseurs pythagoriciens antiques tel Philolaus (Ve siècle av. J.-C.), Aristarque de Samos (IIIe siècle av. J.-C.) ou Martianus Capella (Ve siècle ap. J.-C.). En Inde, mais aussi dans le monde arabe, on a retrouvé des traces de la pensée héliocentrique avant Copernic. En Europe occidentale, la pensée dominante est le géocentrisme, développée par Aristote, Ptolémée, et défendue pendant toute l’ère chrétienne par l’Eglise. Copernic et Galilée apportent ensuite des preuves décisives. Peu de femmes dans toute cette histoire et pourtant…
Hildegard von Bingen

Hildegarde von Bingen (1098-1179) s’est intéressée aussi bien aux questions sur la Religion que celles sur la Nature, étudiant attentivement l’organisation des plantes, des animaux et des hommes. Elle a légué des ouvrages impressionnants traitant aussi bien de musique, de ses visions, et de ses commentaires associés, que de médecine ou de remèdes à certaines maladies. Ses deux livres majeurs concernant les sciences sont Physica, sive Subtilitatum diversarum naturarum creaturarum libri novem, sive Liber simplicis medicinae (ou plus simplement Physica) qui se veut être un livre simple sur la médecine et Causae et curae, sive Liber compositae medicinae (Causae et Curae) davantage centré sur les maladies et leurs remèdes par les plantes. Véritable Lenoard de Vinci au féminin, elle a visiblement connu un regain d’intérêt au début des années 80 auprès des adeptes des médecines douces.

Hildegarde adhère et défend la théorie des quatre éléments, et nombre de représentations que l’on trouve dans ses ouvrages montre l’importance qu’elle attache au partage en quatre du Cosmos. Pour rappel, la théorie des quatre éléments nous est connue par Empédocle d’Agrigente (Ve siècle av. J.-C.) qui évoque Thalès de Milet (le fameux Thalès et son théorème vu au collège) comme premier penseur de cette théorie. Aristote (le grand avocat du géocentrisme) soutenait lui aussi cette idée des quatre éléments. Mais ce qui nous importe c’est cette fameuse hypothèse de l’héliocentrisme…
A la recherche de la source
A Hildegarde von Bingen, on trouve sur la fameuse encyclopédie en ligne des pages assez fournies (la version anglaise est mieux que la française comme souvent) mais au chapitre des travaux scientifiques, hormis ses talents de botaniste, rien concernant la physique. Qu’est-ce qui a bien pu faire écrire (ou dire) à cette abbesse que la Terre tournait autour du Soleil ? D’ailleurs l’a t-elle vraiment écrit, dit ou pensé ? Pour qu’un texte traverse neuf siècles, il lui a fallu être recopié, l’imprimerie n’existant pas et la conservation des textes étant précaire. Or, on apprend à la lecture de l’ouvrage remarquable : « Le manuscrit perdu à Strasbourg, enquête sur l’oeuvre scientifique de Hildegarde » de Laurence Moulinier que la transmission du savoir a été difficile. L’auteur s’interroge sur l’authenticité de certains passages des œuvres léguées par Hildegarde, qui a eu deux secrétaires, et sur des modifications apportées a posteriori ou encore certaines traductions modifiant le sens premier. L’œuvre originelle n’a pas été écrite directement par Hildegarde mais par un nommé Volmar, puis un autre moine Guibert, qui prend le relais à la mort du premier. L’abbesse veille à ce qu’ils copient exactement son discours bien qu’elle accorde à Guibert le droit de corriger ses derniers écrits et d’en polir le style. Quoiqu’il en soit, il faut attendre une cinquantaine d’années après la mort de l’abbesse pour que soit écrit un ouvrage unique, conservé à Copenhague, Beatea Hildegardis causae et curae. On ne sait trop pourquoi cet ouvrage a ensuite été partitionné lors de sa traduction intégrale en 1903. Le bénédictin français, puis cardinal, Jean-Baptiste Pitra (1812-1889) propose une première traduction partielle sur laquelle s’appuie le docteur Albert Battandier dans un article sur la vie d’Hildegarde paru dans la Revue des questions scientifiques en 1883, et où on lit :
Au chapitre du Soleil, Hildegarde nous montre cet astre au milieu du firmament et retenant par sa force les étoiles qui gravitent autour de lui, les nuages qui flottent dans l’air, comme la terre soutient toutes les créatures qui l’habitent.
A la lecture de ces lignes, la curiosité est encore attisée mais pas satisfaite. Même écho dans le numéro 16 de la revue Histoire National Geographic (ancêtre de la revue Histoire & Civilisations) qui consacre deux doubles pages à l’abbesse :
On peut y déceler l’intuition de l’héliocentrisme et celle de la circulation du sang.
C’est assez maigre pour se faire une véritable idée de ce qu’Hildegarde a véritablement pensé.
![L'univers d'Hildegarde [2]](https://petiteshistoiresdessciences.com/wp-content/uploads/2015/04/lunivers-dhildegarde.jpg?w=233)
Le feu sacré
En plus d’être un des quatre éléments de la théorie antique, le feu, dans la pensée médiévale, est une force qui peut représenter aussi bien les flammes de l’Enfer que Dieu lui même, symbole de lumière. Pour Hildegarde, le feu est clairement le symbole du divin :
Ce dieu, en effet, il est le feu qui vit, le feu par lequel les âmes respirent, le feu qui existait avant le commencement, le feu qui est l’origine et le temps des temps
Aristote avait divisé le Cosmos en deux parties : d’un côté le monde sublunaire, en dessous de l’orbite de la lune, et où les mouvements étaient imparfaits, de l’autre côte, au-delà de cette orbite, le monde supra lunaire où les astres se meuvent sur des cercles. Hildegarde, bien que fidèle à cette vision, apporte une légère modification et organise le Cosmos autour de trois zones égales : le premier cercle (et le plus grand) est celui du feu , vient celui de l’éther (qui remplit l’espace entre le soleil et la terre) et enfin celui de l’air lourd (donc à la surface de la terre). La Terre est donc au centre de la Cosmologie d’Hildegarde et pas de trace d’héliocentrisme…
Pourtant il y a bien quelque chose de novateur dans la pensée d’Hildegarde : c’est le rôle essentiel du feu, comme pour Héraclite en d’autres temps. Pour elle, Dieu a mis le feu en l’homme, créant l’âme grâce aux quatre élements. Issu de la terre dans la tradition biblique, Hildegarde dit :
le feu l’excita, l’air l’anima et l’eau le pénétra de part en part. L’âme de l’homme est ignée.
Le feu n’est donc pas seulement sur ce cercle lointain, il est au centre de l’homme et donc au centre de la Cosmologie d’Hildegarde. De là à dire qu’elle ait parlé de l’héliocentrisme et de la gravitation…
PS : J’ai beau chercher, je n’ai rien trouvé directement ou dans les commentateurs récents d’Hildegarde quelque chose qui se rapproche de l’héliocentrisme. A part la place importante qu’elle accorde au feu, véritable pivot de sa pensée, je ne vois pas ce qui fait dire qu’elle aurait pensé l’héliocentrisme. Si un lecteur éclairé passe par là, je suis preneur.
Sources
Chazal Gérard, Les femmes et la sciences, page 26, ed. Ellipses poche, 2006.
Moulinier Laurence, Le manuscrit perdu à Strasbourg, page 13.
Ibid, page 152, cit. Hild. V.
Ibid, Le livre des oeuvres divines, dixième vision page 187.
Ibid, page 153.
Revue des questions historiques, 1883, page 400
Revue des questions historiques, 1883, page 421
Histoire National Geographic, 16, juillet-août 2014, page 8-11
Wikipedia, Hildegard von Bingen

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