Anaxagore de Clazomènes, philosophe présocratique du Ve siècle av. J.-C., aurait peut‑être observé une tache solaire… et en aurait tiré une prédiction stupéfiante : la chute d’un météorite.
L’histoire des taches solaires commence bien avant Galilée. Les astronomes chinois les observent dès le IIᵉ siècle av. J.-C., et les annales médiévales européennes en mentionnent parfois, même si les savants occidentaux, prisonniers de l’idée aristotélicienne d’un Soleil « parfait », refusent d’y croire. Un article de P. J. Bicknell[1] publié en 1968 propose une relecture audacieuse de ce récit ancien d’Anaxagore, en croisant les sources grecques, les phénomènes astronomiques et les connaissances modernes sur les aurores et les taches solaires.
Un philosophe qui regardait le ciel autrement
Anaxagore est né vers 500 avant J.-C à Clazomènes, une cité prospère d’Ionie, sur la côte occidentale de l’Asie Mineure, dans une famille aisée, ce qui lui permet de se consacrer entièrement à la philosophie et à l’observation de la nature[2]. Vers 480 av. J.-C., il s’installe à Athènes, devenant le premier philosophe à résider dans cette capitale intellectuelle de la Grèce, où il fréquente le cercle de Périclès. Accusé d’impiété pour ses théories astronomiques et sa vision mécaniste du cosmos, il échappe à la condamnation grâce à l’appui de Périclès mais doit s’exiler à Lampsaque, où il meurt vers 428 av. J.-C.

Anaxagore est l’un des premiers Grecs à proposer une cosmologie naturaliste. Pour lui, le Soleil n’est pas un dieu, mais une masse incandescente, « une pierre chauffée par le mouvement » selon la tradition rapportée par Hippolyte de Rome[3] :
« Le Soleil, la Lune et tous les astres sont des pierres incandescentes entrainées ensemble dans un mouvement circulaire par la rotation de l’éther. »
Cette conception ouvre une possibilité : si le Soleil est un corps matériel, il peut être irrégulier, altéré, voire fragmenté. Bicknell rappelle que les présocratiques étaient des observateurs attentifs :
« Failure to note a phenomenon that can often be observed with the naked eye would be especially remarkable in the case of the pre‑Socratics. »
Ne pas remarquer un phénomène souvent observable à l’œil nu serait particulièrement remarquable dans le cas des présocratiques.
Ils n’étaient pas entravés par l’idée d’un Soleil parfait. Ils pouvaient donc, en théorie, remarquer une tache solaire visible à l’œil nu — par exemple au lever ou au coucher du Soleil, ou à travers une brume. En 2009, Vaquero J.M., du département de Physique Appliquée de l’université d’Extremadura, démontre, dans une formidable revue des observations du soleil à travers l’histoire[4], formules physiques à l’appui, qu’observer une tâche solaire sans lunette est physiquement possible.

Le météorite d’Aigos Potamos : un événement qui fascine les Anciens
En 467 av. J.-C., un énorme météorite tombe près d’Aigos Potamos, dans l’actuelle péninsule de Gallipoli, au nord du détroit des Dardanelles. Les sources antiques affirment qu’Anaxagore avait prédit sa chute. Plutarque rapporte que le philosophe aurait annoncé que[5] :
« l’un des corps attachés à la voûte du ciel en serait arraché par un fort ébranlement et une violente secousse, et tomberait sur Terre. »
Pline l’Ancien va plus loin[6] :
« Les Grecs rappellent fièrement qu’Anaxagore de Clazomènes avait prédit, lors de la seconde année de la soixante-dix-huitième olympiade, grâce à sa connaissance de la science astronomique, les jours où se produirait une chute de pierres en provenance du Soleil, et que l’évènement se produisit en plein jour en plein jour dans une région de Thrace proche d’Aigos Potamos (de nos jours, on peut voir encore cette pierre : elle a la taille d’un char de couleur brune), tandis que, au même moment, la nuit, une comète brulait aussi. »
Cette précision, note Bicknell, est trop étrange pour être inventée. Pourquoi Anaxagore aurait‑il parlé d’un fragment du Soleil ? Les auteurs antiques mentionnent qu’un phénomène lumineux avait été observé avant la chute du météorite avec cette « comète ».
Mais Sénèque écrit[7] :
« Charimandre, dans son Traité des comètes, dit qu’Anaxagore vit dans le ciel une lumière considérable et extraordinaire, de la dimension d’une grosse poutre, et qui dura plusieurs jours. Une flamme allongée, d’un aspect semblable, au rapport de Callisthène, précéda la submersion d’Hélice et de Buris. »
Ce ne serait pas une comète, mais une aurore boréale. Les aurores étaient souvent confondues avec des comètes dans l’Antiquité. Elles peuvent apparaître comme des « faisceaux », des « rayons », des « nuées de feu ». Elles peuvent durer plusieurs nuits, parfois visibles à des latitudes inhabituelles lors de périodes de forte activité solaire.

Et si Anaxagore avait vu une tache solaire ?
Tout converge alors : Anaxagore aurait vu une série d’aurores intenses, signe d’une activité solaire exceptionnelle. Les aurores visibles en Grèce impliquent une activité solaire très forte. Or, les taches solaires géantes peuvent être visibles à l’œil nu. Bicknell propose alors une hypothèse élégante :
En 467 av. J.-C., le Soleil connaît une période d’activité intense et Anaxagore observe une tache solaire — une « macula » sombre sur le disque solaire. Selon sa cosmologie, cette tâche est un défaut, un fragment détaché du Soleil. Il en déduit qu’un morceau du Soleil va tomber sur Terre. Quelques semaines plus tard, un météorite spectaculaire tombe à Aigos Potamos. Les témoins associent alors les deux événements. L’idée est audacieuse, mais cohérente avec la pensée d’Anaxagore. Si le Soleil est une pierre incandescente, une tache peut être interprétée comme une fissure, un éclat détaché, un fragment en route vers la Terre. Anaxagore n’a pas « prédit » un météorite au sens moderne. Il a interprété un phénomène solaire inhabituel selon sa cosmologie. Et le hasard a fait le reste. Les Anciens ont ensuite amplifié l’histoire, la reliant à des comètes, à des signes célestes, à des doctrines mystérieuses. Mais l’hypothèse de Bicknell donne une cohérence nouvelle à ce récit :
« Is it possible that during 467 Anaxagoras observed a large sunspot… and deduced that part of the solar surface had been broken off? »
Est-il possible qu’en 467, Anaxagore ait observé une grande tache solaire… et en ait déduit qu’une partie de la surface du Soleil s’en était détachée ?
[1] Bicknell, P. J. “Did Anaxagoras Observe a Sunspot in 467 B.C.?” Isis 59, no. 1 (1968): 87–90. http://www.jstor.org/stable/227857.
[2] Anaxagore de Clazomènes (vers 500-428 av. J.-C.) : Le philosophe de l’Intelligence cosmique https://www.philosophes.org/biographies/anaxagore-de-clazomenes-vers-500-428-av-j-c-lintelligence-et-de-la-pluralite-infinie/
[3] Hippolyte de Rome, « Réfutation de toutes les hérésies, I, 8, I. », extrait des écoles présocratiques, ed. établie par Jean-Paul Dumont, Folio, Gallimard, p. 614. 1991.
[4] Vaquero, J., Vázquez, M. Naked-Eye Sunspots. In: The Sun Recorded Through History. Astrophysics and Space Science Library, vol 361. Springer, New York, NY. 2009 https://doi.org/10.1007/978-0-387-92790-9_2
[5] Plutarque, Vie de Lysandre, 12. Dans « Vies des hommes illustres » de Plutarque, trad. Alexis Pierron, 1845 https://remacle.org/bloodwolf/historiens/Plutarque/lysandrepierron.htm
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, II, 149, extrait des écoles présocratiques, ed. établie par Jean-Paul Dumont, Folio, Gallimard, p. 600. 1991. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre2.htm
[7] Sénèque, Questions naturelles, VII, 5,3, Œuvres complètes, trad. J. Baillard, Tome II, 1867. https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/questionsnaturelles7.htm
Image en avant générée par IA.

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