Lorsque l’on évoque le « siècle d’or » de la science islamique (VIIIᵉ–Xᵉ siècles), on pense spontanément à Bagdad, à la Maison de la Sagesse, aux traductions d’Aristote, aux astronomes, aux médecins, aux mathématiciens qui ont transformé le paysage intellectuel du Moyen‑Orient. Mais derrière cette effervescence se cache une histoire plus ancienne, plus discrète, et pourtant essentielle : celle de l’Académie de Gundishapur, en Iran sassanide.
Gundishapur fut le principal creuset humain, méthodologique et institutionnel qui permit l’émergence de Bayt al‑Hikma. Une continuité profonde relie ces deux institutions, même si elle fut longtemps sous‑estimée ou simplifiée[1].

Gundishapur : une université avant l’heure
Fondée au IIIᵉ siècle, développée sous Shapur I puis Shapur II, et portée à son apogée par Khosrow I (531–579), Gundishapur était un lieu unique dans l’Antiquité tardive[2]. L’institution combinait une école supérieure multilingue et multi‑confessionnelle, un bimaristan (hôpital) servant de base clinique, une bibliothèque riche en manuscrits grecs, indiens, persans, syriaques, et peut‑être même un observatoire. On y trouvait des Zoroastriens, des Nestoriens, des Juifs, des Grecs, des Indiens, bref un véritable carrefour intellectuel tel que le sera Tolède six siècles plus tard.
Un épisode illustre cette ouverture : le médecin Borzuy est envoyé en Inde et rapporte des textes médicaux et philosophiques, traduisant notamment en moyen‑perse (le pahlavi), le Panchatantra, un recueil de contes et de fables indiennes. Gundishapur devient ainsi un pont entre l’Inde, la Grèce et le Moyen‑Orient.
Contrairement à une idée reçue, Gundishapur ne disparaît pas après 651. Les nouveaux maîtres arabes comprennent vite la valeur de ce centre. L’académie perse a joué un rôle prépondérant dans la transmission des savoirs scientifiques grec, iranien et indien vers le monde islamique. Mais à partir du VIIIᵉ siècle, un nouveau pôle émerge : Bagdad, fondée en 762 par al‑Mansur. Sous Harun al‑Rashid puis al‑Mamun, la ville devient le cœur intellectuel du califat. La Maison de la Sagesse se structure, et Gundishapur commence à décliner.

Le transfert du savoir vers Badgad
La continuité entre les deux institutions passe d’abord par les personnes. La dynastie des Bukhtishu, médecins nestoriens de Gundishapur va jouer un rôle central. Jurjis (Georges) ibn Bukhtishu, directeur du bimaristan de Gundishapur, est appelé à Bagdad vers 765 pour soigner al‑Mansur. Son succès entraîne un véritable transfert de compétences. Son fils, Bukhtishu II, devient médecin de Harun al‑Rashid. Son petit‑fils, Jibra’il ibn Bukhtishu, fonde vers 800 le premier grand hôpital de Bagdad, sur le modèle de Gundishapur. Il reprend la formation clinique au chevet du patient, les visites supervisées, la spécialisation des médecins, l’organisation administrative. Le mot lui‑même est persan : bimar‑istan (« lieu des malades »).
Un autre personnage clé est Yuhanna ibn Masawayh, fils d’un pharmacien de Gundishapur, devenu médecin de cour et auteur du premier traité arabe d’ophtalmologie. Il incarne la transmission directe de la tradition médicale sassanide.
La Maison de la Sagesse n’était pas une « université » au sens moderne. Dimitri Gutas rappelle qu’il s’agissait d’abord d’une bibliothèque palatiale, mais qui devint un centre de traduction et de recherche grâce au soutien des califes[3]. On y retrouve la même diversité qu’à Gundishapur. Les équipes de traduction travaillent sur Galien, Hippocrate, Dioscoride, Aristote, Platon, Euclide, Ptolémée, des textes indiens d’astronomie et de mathématiques.
La méthode de traduction est héritée de Gundishapur, on traduit d’abord du grec vers le syriaque, puis en arabe. Le maître de cette tradition est Hunayn ibn Ishaq (808-873), élève de Masawayh, maitrisant le grec, l’arabe, le syriaque et le perse, traducteur de plus de cent œuvres, notamment de Galien. Son approche philologique est précise : avant de traduire, il compare les manuscrits, précise la terminologie des termes employés afin de rendre le plus fidèlement possible l’œuvre originale dans sa nouvelle langue.

La science du siècle d’or : une synthèse préparée par Gundishapur
Bakhromzod montre que les grandes figures du IXᵉ siècle sont souvent issues de régions iraniennes ou centrasiatiques, et qu’elles s’inscrivent dans une continuité intellectuelle préparée par Gundishapur. Parmi elles, citons :
- Al‑Khwarizmi, mathématicien de Khwarazm, il fonde l’algèbre. Son œuvre synthétise traditions grecques et indiennes, transmises via l’Iran sassanide.
- Al‑Razi (Rhazès), médecin de Rayy, directeur du bimaristan de Bagdad. Son Kitab al‑Hawi combine Galien, l’expérience clinique et les traditions indiennes.
- Al‑Farabi, philosophe de Transoxiane, il élabore une synthèse originale de Platon et Aristote, rendue possible par les traductions héritées de Gundishapur.
- Al‑Farghani, astronome de Fergana, il systématise l’astronomie ptolémaïque et influence Dante, Bacon, Colomb.
- Abu Ma’shar, astrologue de Balkh, il transmet à l’Europe une synthèse gréco‑iranienne via ses Conjonctions et son Introduction.

Sans ses savants, ses méthodes, ses bibliothèques, ses traditions de traduction, ses hôpitaux, la science du IXᵉ siècle n’aurait pas atteint une telle ampleur en si peu de temps. La Maison de la Sagesse n’est pas une création ex nihilo : elle est l’héritière d’une longue histoire, celle d’un centre sassanide où Grecs, Persans, Syriens, Indiens travaillaient déjà ensemble. Gundishapur fut la matrice du siècle d’or islamique.
[1] Bakhromzod Rizoi, The influence of the Academy of Gondishapur on the formation of the House of Wisdom in Baghdad and the science of the Golden Age of Islam, Furughi Ilm. Series Natural and Mathematical Sciences. 2026. No. 2. Pp. 36-45 https://arxiv.org/pdf/2607.03483
[2] Gundeshapur – Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Gundeshapur#The_rise_of_Gundeshapur
[3] Gutas, D. Greek Thought, Arabic Culture: The Graeco-Arabic Translation Movement in Baghdad and Early ʿAbbāsid Society (2nd–4th/8th–10th Centuries). London; New York: Routledge, 1998.
Image en-avant générée par IA.

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