En 1560 et 1567, un jeune mathématicien jésuite observe deux éclipses spectaculaires. A travers quelques lignes en latin, Christophorus Clavius laisse un témoignage d’une importance capitale dans un traité de cosmologie publié en 1581, car ces deux observations, faites à Coimbra puis à Rome, permettent de mesurer la vitesse de rotation de la Terre au XVIᵉ siècle… et même d’estimer le rayon du Soleil à une époque où aucun instrument moderne n’existait.
Clavius, témoin d’une nuit en plein jour
Le Commentarius in Sphaeram[1] de Christophorus Clavius (1537‑1612) est un commentaire astronomique en latin, rédigé sur le Sphaera mundi de Jean de Sacrobosco, qui servit de manuel d’astronomie de référence au XVIᵉ siècle et reflète la transition entre le modèle géocentrique et les nouvelles idées coperniciennes.

Dans son Commentarius in Sphaeram (édition de 1581), Clavius raconte deux éclipses qu’il a vues « de ses propres yeux ». Sa description de l’éclipse du 21 août 1560, observée à Coimbra, est saisissante :
« totum Solem […] contegeret […] tenebrae maiores quam nocturna »
le Soleil fut entièrement couvert… les ténèbres plus profondes que la nuit.
Il ajoute :
« clarissimeque stellae in caelo apparebant »
les étoiles apparaissaient clairement dans le ciel.
Et surtout :
« aves ex aere in terram […] decidebant »
les oiseaux tombaient du ciel, terrifiés par l’obscurité.
Une scène digne d’un tableau baroque : le jour devient nuit, les animaux paniquent, les hommes retiennent leur souffle.

Remarquez qu’il indique ici la date de 1559. Il rectifiera l’année dans l’édition de Mayence. Clavius, alors étudiant au Collège jésuite de Coimbra, se trouve exactement dans la bande de totalité. Son témoignage est donc un point d’ancrage précieux pour reconstruire la géométrie de l’éclipse. Des études modernes ont établi la date exacte de cette éclipse au 21 août 1560.
1567 : une éclipse étrange, un « cercle mince » autour de la Lune
Sept ans plus tard, Clavius observe une autre éclipse, cette fois à Rome. Elle est très différente :
« relinquebatur in Sole circulus quidam exilis circum circa totam Lunam »
un certain cercle mince demeurait dans le Soleil, entourant toute la Lune.
Cette phrase a fait couler beaucoup d’encre. Clavius a‑t‑il vu une éclipse annulaire (où la Lune est trop petite pour couvrir le Soleil) ? Ou une éclipse totale avec un anneau lumineux dû à la couronne solaire ou à la chromosphère ? Les astronomes modernes ont longtemps hésité. L’éclipse de 1567 est un cas rare : une éclipse hybride, annulaire sur une partie du globe, totale sur une autre.

Mesurer le rayon du Soleil et la rotation de la Terre… grâce à un texte de 1581
L’article de Hayakawa et de ses collègues [2] revisite ces deux éclipses avec les outils du XXIᵉ siècle tels que les données topographiques lunaires issues de la sonde KAGUYA, les éphémérides ultra‑précises JPL DE441, et des modèles récents de la rotation terrestre. Ils ont pu établir que Clavius a vu une éclipse totale, et non annulaire.
Les auteurs montrent que, pour que l’éclipse soit annulaire, il aurait fallu que le Soleil soit 7,5 secondes d’arc plus grand qu’aujourd’hui. Or même les hypothèses les plus extrêmes de « Soleil qui rétrécit » ne permettent pas une telle différence.
Ils concluent :
« we can confidently reject the ASE hypothesis »
nous pouvons rejeter avec confiance l’hypothèse de l’éclipse annulaire.
Le « cercle mince » décrit par Clavius était donc très probablement la couronne solaire ou la chromosphère, visibles lors d’une totalité très limite.
L’éclipse de 1567 permet de fixer une limite supérieure au rayon solaire de l’époque : RS ≤ 696 200 km (959,92″). Ce chiffre est remarquable car il est quasiment identique aux mesures modernes. Autrement dit : le Soleil n’a pas rétréci de manière significative depuis le XVIᵉ siècle. Les variations du rayon solaire, s’il y en a, seraient donc oscillatoires, de faible amplitude, et liées à l’activité magnétique.
Les éclipses anciennes permettent aussi de mesurer ΔT, c’est‑à‑dire la différence entre le temps terrestre (UT) et le temps uniforme (TT). Clavius, sans le savoir, fournit deux points de données essentiels. Hayakawa et ses collègues montrent que :
- en 1560 : −492 s ≤ ΔT ≤ 200 s
- en 1567 : 140 s ≤ ΔT ≤ 151 s
Ces valeurs obligent à corriger les courbes modernes de ΔT. La Terre tournait légèrement plus vite que prévu dans les années 1560.
Cette étude est passionnante parce qu’elle montre que les témoignages anciens peuvent être des données scientifiques exploitables. Le récit d’un astronome de la Renaissance couplé aux satellites du XXIᵉ siècle prouvent que la science avance parfois grâce à des textes oubliés, relus avec des outils nouveaux. Un homme observe le ciel en 1560, il note ce qu’il voit, et cinq siècles plus tard, ses mots permettent de mesurer la rotation de la Terre et la taille du Soleil. Finalement, c’est ainsi que la science avance : par des regards, des mots, des calculs… et beaucoup de patience.
[1] Christophori Clavii … In Sphaeram Ioannis de Sacro Bosco commentarius, 1581, https://archive.org/details/ita-bnc-mag-00000869-001/page/n8/mode/2up
[2] Hayakawa et al. 2026, Clavius’ Eclipses, The Astrophysical Journal Letters, DOI: 10.3847/2041-8213/ae84b7 https://arxiv.org/pdf/2607.02347
Image en avant générée par IA.

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