1533, Copernic applaudit par… le pape à Rome?

Copernic
Copernic par Jan Matejko : Conversation avec Dieu.

Nous sommes à Rome en 1533, dans les jardins du Vatican. Quelqu’un vient de faire un exposé sur l’idée copernicienne du mouvement de la Terre. Nous sommes dix ans avant la publication du « De revolutionibus », ouvrage scientifique majeur de Nicolas Copernic qui y exposera sa thèse de l’héliocentrisme.

L’auditoire est composé de l’évêque de Viterbe Giovanni Pietro, des cardinaux Francesco Orsini et Giovanni Salviati, du médecin physicien Matthias Curtius, et… du souverain pontife Clément VII ! L’exposé est apprécié puisque notre orateur reçoit, en don du pape, un manuscrit grec. Mais qui est devant le pape venu soutenir l’idée que la Terre est en mouvement autour d’un Soleil fixe ? Pour le découvrir il nous faudra identifier les relations entre Copernic et Rome.

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Copernic en Italie

Nicolas Copernic a déjà été en Italie par le passé, deux fois, pendant ses études. Retour sur ses passages.

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Lucas Watzenrode

Copernic, né en 1473 à Torun, petite ville du centre la Pologne actuelle. Il fait ses études secondaires à Cracovie, puis, c’est probablement à l’été 1496 qu’il part en Italie. Marchant sur les traces de son oncle Lucas Watzenrode, consacré docteur en droit canon de l’Université de Bologne l’année même de la naissance de Nicolas, Copernic décide de suivre lui aussi des cours de droit. Il choisit Bologne, siège d’une université célèbre dans toute l’Europe pour la qualité de son enseignement en matière juridique. Les cours y débutent le 14 octobre 1496.

Un an environ après son arrivée à Bologne, le 10 octobre 1497, Copernic fait établir devant notaire une procuration au nom Christian Tapau et Andreas von Cletz, les désignant comme mandataires pour prendre possession en son nom, des propriétés et revenus, où qu’ils se trouvent, liés à son canonicat de Warmie, possessions qu’il conservera toute sa vie, ayant toujours refusé de devenir prêtre. On sait que Copernic a trouvé son séjour à Bologne particulièrement onéreux au vu de ses ressources d’étudiant, et qu’il lui est arrivé d’être à court d’argent, comme on l’apprend par une lettre de Bernard Sculteti adressé à l’oncle Lucas Watzenrode le 21 octobre 1499 :

Comme ces derniers jours, les neveux [Nicolas et son frère André Copernic] de votre révérendissime Paternité, séjournant à Bologne, étaient à court d’argent comme ont coutume de l’être les étudiants, ils se précipitèrent sur le sieur George [Pranghe] comme un homme privé de tout vers un autre homme également privé de tout pour lui demander conseil […]. Pour finir, ils ont obtenu d’une banque 100 ducats avec intérêt pour lesquels j’ai donné une promesse de remboursement sous quatre mois, dont un est déjà passé.

Bien qu’inscrit officiellement à Bologne en droit canon, puis en droit civil, Copernic a aussi un intérêt profond pour l’astronomie, et il n’ignore pas que des maîtres de Cracovie ont été régulièrement appelés à Bologne pour y enseigner cette discipline et y professer aussi l’astrologie. Il fait assez vite connaissance, semble-t-il, de l’astronome Domenico Maria Novara, sans doute le plus important des nombreux professeurs qui enseignent alors cette discipline. Copernic prend pension chez lui et il l’assiste dans ses observations astronomiques.

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Alexandre VI

Le pape Alexandre VI ayant proclamé l’année 1500, année de jubilé, Copernic part pour Rome dont le but est de s’instruire en matière de droit administratif auprès des représentants du chapitre de Warmie dans la capitale de la chrétienté. A Rome, Copernic donne des leçons d’astronomie devant un public composé en partie d’hommes de l’art, et où il observe en novembre une éclipse de Lune.

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Cathédrale de Frombork

De retour en Pologne pour une brève période, Nicolas et son frère aîné, André, se présentent le 28 juillet 1501 devant le chapitre de la cathédrale de Frombork, dans le nord de la Pologne, dont ils sont tous les deux membres. Les statuts du chapitre accordent une bourse à tout chanoine souhaitant achever des études déjà commencées. Nicolas, qui avait déjà fait trois années d’étude, sollicite deux années supplémentaires en Italie. Elles lui sont accordées, en particulier parce qu’il s’engage à étudier la médecine, pour pouvoir plus tard soigner l’évêque et les membres du chapitre. Copernic choisit ainsi Padoue mais il ne pourra pas obtenir le diplôme de médecin puisque la scolarité était de quatre ans. En 1503, Copernic se rend chez un notaire de Padoue pour désigner deux mandataires chargés de prendre possession en son nom de l’écolâtrie de l’église Sainte-Croix, à Vrestlav (aujourd’hui Wroclaw). Il jouira des revenus de cette sinécure mais ne donnera aucun enseignement à l’église de Sainte-Croix, on peut penser que ses obligations furent remplies en son nom par un vicaire. Apparemment il n’est même jamais allé à Vrestlav.

Au printemps 1503, le congé d’études accordé par le chapitre de Warmie est sur le  point de prendre fin. Le 31 mai, il est déclaré docteur en droit canon par l’université de Ferrare (plus souple pour fournir les diplômes), seul titre académique qu’ait obtenu Copernic, qui rentre définitivement en Warmie au cours du second semestre 1503.

 Bernard Sculteti

frombork
Frombork

Il est à noter que pendant son passage italien, on ne trouve pas d’indice remarquable sur l’établissement d’une doctrine héliocentrique. Qui, 30 ans après son passage à Rome, se fait le porte-voix de Nicolas Copernic, désormais isolé dans le Nord de l’Europe, croulant sous les charges administrative dues à ses fonctions de chanoine de Warmie ? On a vu que dans une lettre adressée à Lucas Watzenrode, les frères Copernic sont allés rendre visite à Georg Pranghe. Il était le secrétaire de Bernard Sculteti, qui a vécu la plus grande partie de sa vie à Rome, y exerçant les fonctions de représentant du chapitre de Warmie. Bernard Sculteti a forcément rencontré Nicolas Copernic lors du passage de celui à Rome à 1500. Sculteti connait le tout Rome puisqu’au cours des années 1513-1517, il a même été chapelain et camérier du pape Léon X. Mort en  1518, il ne peut avoir fait ce mystérieux exposé devant le pape mais il a grandement participé à la renommée de Copernic. Voici comment :

Pape Léon X
Léon X

La réforme du calendrier était inscrite à l’ordre du jour du cinquième Concile de Latran qui s’est tenu entre le 3 mai 1512 et le 16 mars 1517. Prenant acte du fait que les discussions orales et écrites sur cette réforme ne parvenaient à aucun résultat, le pape Léon X publia un appel général. Il adressa notamment à l’empereur Maximilien Ier, le 21 juillet 1514, un message le pressant « d’ordonner à tous les théologiens et astronomes de haut renom de son Empire de venir au sacré Concile de Latran ». L’invitation fut renouvelée le 1er juin 1515 et le 8 juillet 1516. C’est Bernard Sculteti, qui recommande Copernic à Paul de Middleburg, évêque influent et concerné par cette question du calendrier. Mais pourquoi recommander Copernic, largement inconnu à l’époque ?

Copernic a en 1510 écrit un court texte connu sous le nom de Commentariolus dans lequel il suggère pour la première fois la mobilité de la Terre autour du Soleil. On ignore combien de copies du Commentariolus ont circulé par la volonté de Copernic, et encore moins sait-on auprès de qui. On peut supposer que Copernic a pressenti l’accueil pour le moins sceptique que rencontrerait sa doctrine de la mobilité de la Terre. On peut supposer que si Bernard Sculteti recommande Copernic, c’est qu’il sait que celui-ci travaille à un système différent, qui pourrait résoudre les problèmes de calendrier. On est obligé ici de se perdre en conjectures.

Un autre Sculteti, Alexandre, dont la parenté avec Bernard n’est pas établie, va peut-être faire avancer notre enquête.

Alexandre Sculteti

Qui est Alexandre Scultetti dont Copernic semble avoir été l’ami ? Né en 1485, il commence ses études à Cracovie en 1503 et après être entré dans les ordres, il passe une bonne partie de sa vie à Rome. Il y occupe des fonctions de notaire à la curie de 1509 à 1519, année où Léon X le nomme chanoine du chapitre de Warmie, territoire où est déjà un certain Nicolas Copernic.  En 1529, Sculteti est directement placé sous l’autorité du Saint-Siège, échappant ainsi à la juridiction de l’évêque de Warmie. De 1530 à 1539, il est chancelier du chapitre.

Copernic 2
Nicolas Copernic

Copernic et Sculteti se sont connus à la fin des années 20 à l’occasion d’une confection d’une carte de la Prusse, car Copernic n’est pas que chanoine ou astronome mais aussi cartographe ! Il aurait, avant 1509, déjà tracé une carte de la Warmie et des régions environnantes. En 1529, l’évêque Maurice Ferber écrit à Alexandre Sculteti pour que Copernic participe à l’entreprise de dresser une carte, ou une description, de la Prusse. Rheticus, seul disciple du vivant de Copernic s’inspirera de ce travail préalable pour publier la première carte imprimée de la Prusse en 1542.

Que ce soit auprès de Bernard ou Alexandre Sculteti, Copernic jouit d’une bonne réputation. On peut supposer c’est par l’entremise d’un de ces deux personnages polonais et vivant à Rome que les idées de l’héliocentrisme vont circuler pour être présentées devant le pape en 1533.

Dietrich de Reden

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Nicolas Schönberg

Qui d’autre a pu avoir des liens entre la Warmie lointaine et Rome ? On peut aussi citer Dietrich de Reden, chanoine du chapitre de Warmie, qui séjourna longuement à Rome entre 1532 et 1539. Depuis 1518, Dietrich de Reden est au service de l’Ordre teutonique à Rome. En 1532, le pape lui confère un canonicat en Warmie mais il reste à Rome et s’occupe des affaires du chapitre à la Curie. Lors d’un voyage à Frombork en 1534, pour prendre possession de son canonicat, Reden fait la connaissance personnelle de Copernic, avec lequel il restera en contact et dont il sera même l’un des exécuteurs testamentaires. Il paraît assuré que Reden, devenu secrétaire du cardinal Nicolas Schönberg en 1536, a présenté à ce dernier les idées de Copernic, l’incitant à écrire à Copernic pour lui demander la communication de ses travaux. Mais la rencontre entre Reden et Copernic a lieu un an après la fameuse conférence devant le pape. Il est donc exclu qu’il fut l’orateur mystérieux.

Widmanstetter

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Clément VII

Celui qui s’est présenté devant le pape n’est pas un polonais mais c’est le secrétaire du pape Clément VII ! Albrecht Widmanstadt, ou Widmanstetter secrétaire du pape de 1533 à la mort du pape en 1534, sera par la suite secrétaire du cardinal Nicolas Schönberg, qui recrutera Reden ensuite. Mais qui est Widmanstetter, dont les travaux pour la science ne sont pas connus ?

Né à Nellinger, près d’Ulm en 1506, Widmanstetter étudie à Tübingen, avant de partir en 1527 pour l’Italie, où il apprend l’hébreu, l’arabe et le syriaque. Entre 1530 et 1531, on le retrouve à Naples, où il donne à l’Université un cours sur l’Iliade en qualité de professeur de grec. On a gardé de cette période une lettre écrite à Erasme avec lequel il aurait pu entrer en contact lors d’un passage à Bâle en 1527. En 1533, il rencontre à Rome Georg Freiherr von Logau, chanoine de Saint-Jean et prévôt de la Sainte-Croix à Vrestlav, église dont Copernic est scolasticus, ce qui veut dire qu’il en est administrateur, jusqu’en 1538. Toujours en 1533, il est secrétaire de l’empereur Ferdinand Ier en contact avec Copernic pour les affaires relevant du chapitre de Warmie. Vu son haut rang et la position d’Alexandre Sculteti à Rome, on peut supposer que les deux hommes se connaissent et qu’Alexandre ait soumis à Widmanstetter la doctrine de Copernic. Cette même année 1533, Widmanstetter a l’occasion de présenter la doctrine de Copernic au pape Clément VII, dont il est devenu secrétaire, fonction qu’il occupera également auprès de son successeur Paul III.

Pour finir cette vie trépidante, de 1539 à 1545, il est au service du prince Louis de Bavière, puis de son frère l’archevêque Ernst de Bavière. En 1546, il va à Augsbourg où il devient chancelier du cardinal Otto Truchsess, qu’il accompagne à Rome en 1550 pour le Conclave. En 1552, il devient chancelier de l’empereur Ferdinand Ier. En 1557, année qui suit la mort de sa femme il se fait ordonner prêtre, reçoit un canonicat à Ratisbonne, où il meurt la même année.


Bibliographie :

  • Nicolas Copernic, De Revolutionibus orbium coelestium, édition critique, trad. et notes par M.-P. Lerner, A.-P. Segonds et J.-P. Verdet, volume I, ed. Science et humanisme, Les belles lettres, 2015

Source images :

  • Wikipedia

Programmation musicale sur Soundcloud :

  • Introduction : Antonin Dvorák, Symphony No. 9 en mi mineur (du Nouveau Monde), B. 178 (Op. 95), 1893, 1. Adagio – Allegro molto.
  • Luzzasco Luzzaschi, Toccata
  • Paolo Virchi, Segu’a rinascer l’aura, pour 3 voix et basse continue
  • Waclaw z Szamotula, Modlitwa gdy dziatki spac ida
  • Josquin des Prez, Adieu mes amours (luth), 1479
  • Luzzasco Luzzaschi, Troppo Ben Può

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