Villagers gather by candlelight in a medieval village beneath an eclipsed moon

1114, La comète de l’impératrice Matilda

Nous sommes dans l’Angleterre du XIIᵉ siècle, dans les salles froides des scriptoria où des moines, penchés sur leurs tables, copient l’histoire du monde à la lueur des chandelles. C’est là, dans un geste minuscule qu’un chiffre mal lu, une ligne mal placée que nait l’une des plus étranges illusions de l’histoire de l’astronomie.

Mai 1114 : la nuit où l’on vit ce que personne n’avait vu

Dans la Chronica Majora, un moine raconte l’événement avec l’assurance d’un témoin oculaire[1] :

« En l’an de grâce 1114, le roi Henri d’Angleterre fit prêter serment d’allégeance à tous les nobles de son pouvoir à son fils Guillaume, né de son union avec la reine Mathilde. La même année, au mois de décembre, le ciel se teinta soudainement de rouge, comme en feu, et la lune fut éclipsée. Aux quatrièmes calendes d’avril, la Tamise s’assécha et la mer se retira sur une distance de douze milles, pendant deux jours […]À la même époque, de nombreuses tempêtes éclatèrent ; une comète apparut également au mois de mai. »

Le ton est calme, presque banal. Une comète, après tout, n’est pas rare dans les chroniques médiévales. Elle annonce des guerres, des famines, des rois qui meurent et des royaumes qui vacillent, elle est un signe, un avertissement du ciel dans les affaires humaines. On remarque aussi la présence d’aurores boréales, liées à une activité solaire intense et une éclipse de lune.

Une petite visite sur le site de la NASA montre que les éclipses de Lune en l’an 1114 ont eu lieu le 21 février et le 18 août, mais qu’elles n’étaient pas visibles depuis l’Angleterre.

En 1115, celle du 10 février était visible pour un observateur anglais, mais elle était très partielle et celle du 7 août n’était pas non plus visible depuis l’Angleterre.

Ciel de Londres, 10 février 1115, éclipse partielle de lune. Stellarium.

La première éclipse lunaire notable en décembre est celle ayant eu lieu le 11 de ce mois en 1117, aux alentours de minuit.

Ciel de Londres, 11 décembre 1117, éclipse totale de lune. Stellarium

L’exactitude de notre chroniqueur semble donc suspecte.

Passons à la comète qui a quelque chose d’étrange car elle n’est mentionnée nulle part ailleurs. Ni en Chine, où les astronomes de la dynastie Song notaient scrupuleusement chaque étoile chevelue. Ni en Corée, où les scribes du royaume de Goryeo consignaient les phénomènes célestes avec une précision presque moderne. Ni au Japon, où les observateurs impériaux ne manquaient jamais une apparition dans le ciel. En 1114, le ciel d’Asie est silencieux. Aucun astre chevelu ne traverse les constellations, et pourtant, en Angleterre, plusieurs chroniques affirment l’avoir vu.

Une étoile “insolite” : la naissance d’un mirage

Dans le manuscrit E de la Chronique anglo-saxonne, on lit[2] :

« Cette année-là, vers la fin du mois de mai, on vit briller pendant de nombreuses nuits une étoile étrange aux longs rayons. Au cours de la même année, un jour, la marée descendit si bas partout — comme nul ne s’en souvenait auparavant — que l’on pouvait traverser la Tamise à pied ou à cheval en aval du pont de Londres. Cette année-là, il y eut de très grands vents au mois d’octobre, mais d’une violence inouïe la nuit de l’octave de la Saint-Martin ; leurs effets furent manifestes partout, tant dans les bois que dans les villages. »

Le texte est ici plus descriptif et on retrouve ce phénomène de marée sur la Tamise assez surprenant. Une comète semble bien s’être présentée aux yeux des observateurs à la fin du mois de mai.

Le même texte apparaît dans les annales de Waverley Abbey. Henry de Huntingdon, historien respecté, raconte[3] :

« Une étoile inhabituelle fut aperçue fin mai, brillant longuement pendant plusieurs nuits »

Trois sources, trois témoins, trois récits concordants. Alors de quoi donner du crédit à cette comète ? Petit problème, ces textes dérivent d’un même manuscrit, aujourd’hui perdu : l’archétype de la Chronique anglo-saxonne copiée à Canterbury dans les années 1120.

C’est là que l’erreur s’est glissée. Une erreur minuscule, mais lourde de conséquences.

 La véritable comète : printemps 1110

Car une comète a bel et bien illuminé le ciel européen — mais quatre ans plus tôt. Les sources asiatiques sont unanimes. En Chine, elle apparaît le 29 mai 1110, en Corée, le 31 mai, au Japon, le 1ᵉʳ juin, en Irak, elle reste visible jusqu’en juillet[4]. Les chroniques européennes confirment qu’on la voit en mai à Liège, à Monte Cassino, le 6 juin, à Nienburg, autour du 1ᵉʳ juin, et à Worcester, elle brille pendant trois semaines.

Une comète brillante, visible dans tout l’hémisphère nord, a réellement existé. Une comète qui, par un glissement de plume, devint celle de 1114. L’erreur se trouve dans un manuscrit hypothétique : le Winchester Chronicle, aujourd’hui disparu mais reconstitué grâce à plusieurs copies indirectes. Dans ce texte, on lit sous l’année 1114[5] :

« Une comète apparut le 31 mai jusqu’à la fête de saint Jean-Baptiste (24 juin). »

Or, sous 1110, aucune comète n’est mentionnée. Le scribe a déplacé l’événement, comme on déplace une pièce sur un échiquier. Pourquoi ? Peut-être parce qu’un autre événement, lui aussi daté de 1110, venait troubler la chronologie.

Matilda, l’Impératrice et la confusion des dates

En février 1110, la jeune princesse Matilda — huit ans à peine — quitte l’Angleterre pour être fiancée à l’empereur Henri V. Le mariage, lui, n’a lieu qu’en 1114. Les chroniques anglaises confondent souvent les deux dates. Certaines affirment que Matilda fut “donnée à l’Empereur” en 1110, d’autres en 1114. Dans le manuscrit de Rochester, l’entrée sur la comète de 1114 est même effacée pour laisser place… au mariage de Matilda.

Il est possible que le scribe, jonglant entre ces deux événements, ait déplacé la comète de 1110 vers l’année du mariage impérial. Un geste infime, mais suffisant pour créer une étoile fantôme.

La vie posthume d’une erreur

Une fois née, la comète de 1114 se met à voyager. Elle passe de manuscrit en manuscrit, de scriptorium en scriptorium. Elle entre dans les annales de Margam, de Bermondsey, de Waverley. Elle traverse les siècles, jusqu’à se retrouver dans les grandes Cometographia du XVIIIᵉ siècle. Pingré la mentionne, Hevelius la classe, Kronk la répertorie, Yeomans la cite… Une comète qui n’a jamais existé, mais qui a été observée par des générations de lecteurs.

La comète de 1114 n’est pas un phénomène astronomique. C’est un phénomène humain qui  raconte la fragilité des manuscrits, la lenteur des copies et de la circulation des textes. Elle montre comment une erreur peut devenir tradition, comment une illusion peut se transformer en certitude. Elle rappelle que l’histoire des sciences n’est pas seulement faite d’observations, mais aussi de transmissions — et parfois de malentendus.

Elle est, en somme, une comète qui éclaire moins le ciel que les hommes qui le regardent.


[1] Matthi Parisiensis : monachi Santi Albani, Chronica majora, ed. Longman, vol. 2, p.141, Londres (1872).
https://archive.org/details/matthiparisiens06luargoog/page/141/mode/2up

[2] The Anglo-Saxon Chronicle, M. Swanton (ed.), New York, NY: Routledge, p. 244 (1998).
https://fr.scribd.com/document/732786027/Swanton-The-Anglo-Saxon-Chonicle#page=144

[3] Annales de Waverleia, H.R. Luard (ed.), Annales Monastici, vol. 2 (Londres, 1865), p. 215
https://archive.org/details/annalesmonastici02luar/page/214/mode/2up

[4] Carter C., Stella Insolita: The comet of 1114, a lost chronicle and the Empress Matilda, Journal for the History of Astronomy, Volume 56, Issue 1, Pages 63-71 (2025).
https://doi.org/10.1177/00218286241294046

[5] Whitaker N., Versus; An anonymous poem; Ely Chronicle; An Easter-table chronicle; Hildebert of Lavardin, Epistulae, Sermones; A theological note, Cotton MS Vespasian D XIX, fol. 68r,  Londres, British Library
https://iiif.biblissima.fr/collections/manifest/e21e6a708d0f51e7e6bd2cdfbd6003b174db98b7

Image en-avant générée par IA.


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