Dans les Annales du Royaume des Francs, une page étonnante rassemble une série d’observations astronomiques d’une précision presque déroutante pour des moines carolingiens. Une page où l’on voit la Lune s’effacer trois fois, le Soleil se couvrir, Jupiter disparaître derrière la Lune, et même une tache sombre traverser le disque solaire.
Septembre 806 — La première obscurité
Les Annales du Royaume des Francs relatent la vie, la politique, les guerres, etc., de Charlemagne (années 740 – 814 ; roi des Francs à partir de 768, empereur à partir du 25 décembre 800) et de son successeur jusqu’en 829, tout en mentionnant des catastrophes naturelles, des phénomènes célestes, etc. À partir du début des années 790, les Annales furent rédigées année par année par des auteurs anonymes ; les plus anciens manuscrits conservés datent du IXe siècle. On trouve une version accessible sur le site The Latin Library (voir notes de fin).
Tout commence à l’automne 806, quelques mois avant l’année décisive. Les annales notent[1] :
« L’année dernière, le 4 septembre, une éclipse de lune s’est produite. »
Les calculs modernes confirment que dans la nuit du 1 au 2 septembre, la Lune s’est effacée totalement. À Aix-la-Chapelle, où Charlemagne passe l’hiver, on peut voir l’ombre terrestre engloutir le disque lunaire, puis le libérer [2] .

Les chroniqueurs ajoutent un détail surprenant : la position du Soleil dans le 16ᵉ degré de la Vierge, celle de la Lune dans le 16ᵉ degré des Poissons. Cette précision zodiacale dépasse largement les compétences habituelles des scribes carolingiens. Mais pour l’instant, rien ne laisse deviner que cette observation est le premier signe d’une série.
Janvier 807 — Jupiter disparaît
Le 31 janvier 807, au cœur de l’hiver, un phénomène rare se produit. Les annales écrivent :
« Mais cette année, la veille des calendes de février, il y a eu la 17e lune, lorsque l’étoile Jupiter est passée à travers elle,.. »
Une occultation. Jupiter disparaît derrière le disque lunaire, puis réapparaît. Un spectacle saisissant, visible à l’œil nu.
Avec le logiciel Stellarium, on peut vérifier qu’une occultation a bien eu lieu, entre 2 h et 3 h du matin, exactement comme décrite, dans la constellation de la Vierge.

Mais un détail intrigue : la mention de la “17ᵉ Lune”. Les Carolingiens comptaient les jours lunaires selon un calendrier ecclésiastique, souvent décalé. Or ici, le comptage correspond parfaitement à la manière musulmane de compter les jours depuis l’apparition du premier croissant[3]. Un premier indice d’un savoir venu d’ailleurs.
Février 807 — Le Soleil s’assombrit
Quelques jours plus tard, les annales rapportent une éclipse de Soleil :
« Il y eut une éclipse du Soleil au milieu du jour. »
Les calculs modernes confirment encore : une éclipse partielle, couvrant 76 % du disque solaire, visible à Aix-la-Chapelle vers 11 h 26[4].

Les chroniqueurs notent la position du Soleil dans le 25ᵉ degré du Verseau. Encore une précision zodiacale issue d’un savoir qui semble dépasser les capacités locales.
Février 807 — Une nuit de flammes
Le 26 février, une nouvelle éclipse de Lune survient. Les annales ajoutent un détail mystérieux :
« La 3ème calende de Mars, une nouvelle éclipse de lune se produisit, et des lignes d’une magnitude impressionnante apparurent cette même nuit. Le soleil se trouvait alors dans le onzième degré des Poissons et la lune dans le onzième degré de la Vierge. »
On peut facilement retrouver cette éclipse de lune avec Stellarium.

Concernant les « lignes », le texte latin indique acies, ce qui peut se traduire par des “lignes de bataille”, des “flammes”, des “traits lumineux”. Probablement une aurore boréale, rendue visible par l’obscurité de l’éclipse. Une aurore, en plein cœur de l’Europe carolingienne. Un signe d’un Soleil particulièrement actif — ce que confirment les données modernes. Avec un dernier maximum de cycle solaire en 2024, et un cycle d’environ 11,2 ans, on obtient 109 cycles plus tôt un maximum autour de l’année 803, compatible avec l’activité notée dans la chronique.
Mars 807 — Une tache sur le Soleil
Puis vient l’observation la plus étrange, la plus précieuse, la plus révélatrice.
« La 16e calende d’avril, l’étoile Mercure fut également visible dans le soleil, comme une petite tache noire légèrement au-dessus du centre de cette même étoile, visible pendant huit jours.. »
Les Carolingiens n’avaient jamais décrit cela et les textes latins antérieurs n’en parlent pas. Et pourtant, les annales interprètent cette tache comme un transit de Mercure. Or cela est impossible puisqu’aucun transit n’a eu lieu en 807.
Ce que les chroniqueurs décrivent est bien plus probablement une tache solaire, visible à l’œil nu pendant huit jours. Cette interprétation correspond à une manière arabe de comprendre les taches solaires. En 840, al‑Kindī interprète une tache comme un transit de Vénus. Les astronomes du califat abbasside, nourris de Ptolémée, savaient que les planètes inférieures pouvaient, en théorie, passer devant le Soleil, or les Carolingiens, eux, ne le savaient pas.
Août 807 — La troisième obscurité
Enfin, le 22 août 807, une troisième éclipse de Lune est observée. Trois éclipses en un an, espacées de six mois : un motif connu dans l’Almageste, mais ignoré en Occident.

Les annales concluent :
« Ainsi, de septembre de l’an passé à septembre de cette année, la Lune fut obscurcie trois fois et le Soleil une fois. »
Entre les lignes : la délégation de Bagdad
Ce qui rend cette page extraordinaire, et que démontre une étude de 2024, c’est ce qui l’entoure. Juste après les observations, les annales racontent l’arrivée d’une délégation envoyée par Hārūn al‑Rashīd, calife de Bagdad :
« L’ambassadeur du roi de Perse, Abdella, accompagné de moines de Jérusalem, agissant comme ambassadeurs du patriarche Thomas, nommés Georges et Félix (ce Georges est l’abbé du Mont des Oliviers, originaire d’Allemagne, également appelé Egilbald), arriva auprès de l’empereur avec des présents que ledit roi lui avait envoyés : un papillon et des tentes de cour de couleurs variées, d’une taille et d’une beauté exceptionnelles. »
Avec elle, un cadeau spectaculaire : une horloge hydraulique mécanique, chef‑d’œuvre de technologie. Les chroniqueurs décrivent :
« Il y avait aussi une horloge en acide aurique, merveilleusement conçue par l’art mécanique, où le cycle de douze heures était transformé en sablier, avec autant de pilules de laiton qui, tombant à la fin des heures, actionnaient par hasard une cymbale. À ce mécanisme s’ajoutaient autant de cavaliers qui, sortant par douze fenêtres à la fin des heures, fermaient autant de fenêtres auparavant ouvertes. L’horloge elle-même contenait bien d’autres choses encore, qu’il serait trop long d’énumérer. »
Les délégations arabes maîtrisaient l’astronomie, les tables de Ptolémée, les prédictions d’éclipses. Le hasard a fait que cette délégation était là, en Europe, à Aix-la-Chapelle, au moment exact où les observations sont faites.
L’année 807 n’est pas seulement une année riche en phénomènes célestes. C’est une année où le savoir circula et où les Carolingiens, pour la première fois, furent exposés à une astronomie plus précise, plus mathématique, plus ambitieuse. Les annales ne le disent pas explicitement mais entre les lignes, tout y est : la précision des dates, l’usage du comptage lunaire musulman, l’interprétation “transit de Mercure”, la cohérence zodiacale, la présence d’une délégation savante…
Ainsi, dans cette page discrète, se cache un moment de bascule : le premier transfert documenté de savoir astronomique du monde arabe vers l’Europe carolingienne.
[1] Annales Regni Francorum, année 807. https://www.thelatinlibrary.com/annalesregnifrancorum.html
[2] Catalog of Lunar Eclipses: 0801 to 0900, NASA
https://eclipse.gsfc.nasa.gov/LEcat5/LE0801-0900.html
[3] Neuhäuser R., Neuhäuser D. L., Occultation records in the Royal Frankish Annals for A.D. 807: Knowledge transfer from Arabia to Frankia ? Journal for the History of Astronomy, Vol. 55(3) 364–395 (2024).
https://doi.org/10.1177/00218286241238731
[4] Catalog of Solar Eclipses: 0801 to 0900, NASA
https://eclipse.gsfc.nasa.gov/SEcat5/SE0801-0900.html
[5] Key to Solar Eclipse Maps, NASA
https://eclipse.gsfc.nasa.gov/SEcat5/SEmapkey.html
Image en-avant générée par IA.

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