Ancient harbor with sailing boats, illuminated buildings, lighthouse, moon, and stars

1217, T Coronae Borealis : Chronique d’une étoile qui surgit

Il arrive que les étoiles, ces compagnes supposées immuables, trahissent soudain leur nature. Elles surgissent, disparaissent, se métamorphosent. Et parfois, elles bouleversent une vie humaine. C’est peut-être ce qui arriva à Hipparque de Nicée, l’un des plus grands astronomes de l’Antiquité, lorsqu’une « novam stellam » — une nouvelle étoile — s’alluma dans le ciel du IIᵉ siècle avant notre ère. Des moines médiévaux aux astronomes victoriens, des savants hellénistiques aux chercheurs contemporains, chacun a vu — ou cru voir — l’étoile surgir.

1217 : Le moine qui vit la Couronne s’illuminer

La première trace écrite connue d’une éruption de T CrB remonte à l’automne 1217. Dans son Chronicon, Burchard d’Ursberg, abbé bavarois, raconte un phénomène céleste qu’il a vu de ses propres yeux[i].

« La même année, en automne, le soir après le coucher du soleil, un signe merveilleux fut observé dans une certaine étoile à l’ouest. Car cette étoile, située au sud, légèrement inclinée vers l’ouest, dans l’alignement de la constellation que les astrologues appellent la couronne d’Ariane, comme nous l’avons déjà constaté, était auparavant petite et avait ensuite retrouvé sa taille initiale. Mais alors, elle brilla d’une lumière plus intense, et un rayon très brillant s’éleva d’elle vers le firmament, tel un grand et lumineux faisceau. Ce phénomène fut visible pendant plusieurs jours, comme cela avait été prédit, à la fin de l’automne ; puis il s’estompa peu à peu et l’étoile reprit sa taille initiale. Les prédicateurs affirmaient également que de nombreux autres signes s’étaient produits dans le ciel et sur la terre à ces époques, qu’il serait trop long d’énumérer ici. »

Cette stella — une étoile, pas une comète — est située dans la « coronam Ariadnae », c’est l’ancienne appellation de Corona Borealis, la Couronne Boréale. Ce témoignage indique donc une montée de luminosité rapide, intense, puis un déclin sur une semaine environ. L’événement est d’autant plus remarquable que Burchard insiste sur son caractère positif — un « signum mirabile ». Or, dans la culture médiévale, les comètes étaient des présages funestes. Une étoile brillante, elle, pouvait être un signe divin.

1787 : L’astronome qui mesura une étoile qui n’existait pas

Cinq siècles plus tard, une autre trace apparaît — discrète, presque perdue. En 1789, Francis Wollaston publie un catalogue d’étoiles. Parmi les entrées, une position intrigue : elle correspond exactement à celle de T CrB. Or, à cette époque, T CrB est invisible, à la magnitude 9,8. Aucun astronome ne peut la voir sans télescope puissant. Pourquoi Wollaston l’a-t-il mesurée ?

William Wollaston. Wikipedia.

Wollaston travaille alors sur les étoiles de Corona Borealis, qu’il observe avec deux télescopes, notant leurs positions avec une précision remarquable. Son catalogue indique une étoile à la position exacte de T CrB, avec une magnitude inférieure à 7,8 — sa limite instrumentale. Il ne peut donc l’avoir vue que si T CrB était en éruption.

Les lettres de Wollaston confirment qu’il observait intensément la région fin décembre 1787. Dans une lettre datée du 28 décembre 1787, il se plaint de ne pas retrouver la position d’une étoile double cataloguée par Herschel. Il était probablement en train de mesurer T CrB, croyant observer une autre étoile.

Une étude récente a permis de calculer que l’éruption a dû atteindre son maximum autour du 20 décembre 1787, soit 78,4 ans avant celle de 1866 — un intervalle cohérent avec le cycle irrégulier de T CrB[ii]. Ainsi, Wollaston fut un témoin involontaire : il mesura une étoile qui n’existait pas… sauf lorsqu’elle explosait.

1866 : La première éruption moderne, celle qui stupéfia les astronomes

Le 12 mai 1866, John Birmingham, à Tuam en Irlande, observe une étoile « très brillante, de la 2ᵉ magnitude » près de Corona Borealis. Il écrit aussitôt à William Huggins, qui publie la nouvelle dans les Monthly Notices[iii]. Huggins et Miller observent l’étoile le 16 mai. Ils découvrent dans son spectre un phénomène inédit : une partie proviennt d’un photosphère incandescente et une autre formée de lignes brillantes d’hydrogène, signe d’un gaz chauffé à très haute température. Huggins note :

« L’éclat soudain et fulgurant de cette étoile, suivi de l’affaiblissement rapide de sa lumière… »

Il comprend que l’étoile a subi une « grande convulsion interne », expulsant du gaz chauffé à blanc. Pendant une semaine, l’étoile décline : magnitude 3,7 le 15 mai, le lendemain elle est à 4,2 puis 4,9 le surlendemain et enfin le 6,2 le 20.

William Huggins (1829-1910). Wikipedia.

C’est la première éruption moderne de T CrB, la première observée spectroscopiquement, et l’une des plus brillantes de l’histoire des novæ.

1946 : La seconde éruption moderne, presque identique à la première

Le 8 février 1946, A.S. Kamenchuk observe une étoile de magnitude 1,7 en Sibérie. Quelques heures plus tard, deux astronomes amateurs britanniques la voient à leur tour[iv]. Les courbes de lumière de 1866 et 1946 sont presque identiques : montée rapide, maximum bref et déclin sur une semaine.

L’intervalle entre les deux éruptions est de 29 125,9 jours, soit 79,74 ans. Une régularité remarquable, mais pas parfaite — ce qui explique les variations observées entre 1217, 1787, 1866 et 1946.

Retour vers l’Antiquité

Après avoir retracé les éruptions médiévales et modernes, une étude récente remonte plus loin[v]. Pline l’Ancien rapporte l’événement avec une sobriété qui n’exclut pas l’émerveillement[vi] :

« Le jour où il [Hipparque] la vit briller, le mouvement qu’il y aperçut excita des doutes dans son esprit; il se demanda si cela n’arrivait pas souvent, et si les étoiles que nous croyons fixes n’étaient pas mobiles elles-mêmes »

Pour que l’hypothèse soit crédible, il faut situer Hipparque dans le temps. Les sources anciennes permettent de cerner une carrière active entre 162 et 127/6 av. J.-C., une période d’environ 35 ans. Une durée suffisante pour qu’un événement rare — une éruption de T Coronae Borealis (T CrB) — ait pu se produire sous ses yeux.

Hipparque. Wikipedia.

Cette apparition pousse Hipparque à douter de l’immobilité des étoiles, l’incitant à créer son catalogue. Mais peut-on remonter encore plus en amont ?

Un indice dans la poésie hellénistique ?

Vers 245 av. J.-C., à Alexandrie, l’astronome Conon de Samos identifie une nouvelle constellation : Coma Berenices, la chevelure de la reine Bérénice II, femme de Ptolémée III, troisième roi macédonien de la cité. D’après le poème Callimaque de Cyrène Aetia traduit en latin par Catulle, la reine fit le vœu de se couper les cheveux et de les consacrer au temple d’Aphrodite à Zéphyrium si le roi revenait sain et sauf[vii].

 « À peine, humide encore de pleurs, avais-je atteint les temples des dieux, que la déesse me plaça, nouvel astre, parmi les antiques constellations. Entre les flambeaux de la Vierge et du Lion cruel, et près de Callisto, la fille de Lycaon ; je guide à l’occident le Bouvier paresseux, qui plonge lentement et à regret dans l’Océan profond. »

Le roi revint effectivement en 245 ; la reine accomplit son vœu, mais la chevelure disparut du temple. C’est alors que l’astronome de la cour, Conon, identifia un groupe d’étoiles — auparavant considéré comme faisant partie de la constellation du Lion, peut-être la touffe à l’extrémité de sa queue — comme étant la chevelure que le vent d’ouest (Zéphyr) avait dérobée pour l’offrir à Aphrodite, déesse de l’amour, laquelle l’avait placée dans le ciel. Ce groupe d’étoiles reçut dès lors le nom de komē Berenikēs, la Chevelure de Bérénice.

La Chevelure de Bérénice par Luis Ricardo Falero (1886). Wikipedia.

Ce qui nous intéresse ici, c’est que les poètes prêtent la parole à la chevelure qui se réjouit d’être placée dans les cieux, de sorte que la Couronne d’Ariane (la Couronne boréale) ne brillera plus « seule ». La Chevelure de Bérénice se trouve dans la même région du ciel que la Couronne boréale.

Ciel d’Alexandrie en 245 av. J.-C., T Crb est dans la petite cible, à l’Ouest de la Couronne Boréale, facilement reconnaissable dans la continuité de la queue de la grand ourse et au-dessus de l’étoile Arcturus.

En 1983, le physicien Giorgio Dragoni propose une idée audacieuse : peut-être Corona Borealis avait-elle récemment connu une « nouvelle luminosité », un éclat exceptionnel, qui aurait marqué les observateurs. Une étoile surgie dans la Couronne aurait pu inspirer l’idée d’une autre chevelure céleste, celle de Bérénice, venant tenir compagnie à Ariane.

Si une éruption de T CrB a eu lieu vers 245 av. J.-C., alors la suivante — selon un cycle d’environ 80 ans — aurait eu lieu dans les années 160 av. J.-C., c’est-à-dire au tout début de la carrière d’Hipparque. Cependant, les constellations de la Couronne Boréale, où se trouve l’étoile à l’éclat récurrent T CrB, et la Chevelure de Bérénice sont séparées par la constellation du Bouvier. L’hypothèse de l’italien, pour élégante et tentante qu’elle soit, ne tient pas, à moins que Conon de Samos, qui aurait pu assister à l’éclat soudain de T CrB ait voulu rapprocher cet éclat à l’heureux présage du retour du roi, le poète Callimaque finissant de courber le chemin de la lumière pour sa poésie.

Position relative de la Couronne Boréale et de la Chevelure de Bérénice.

L’explication moderne

T Coronae Borealis (T CrB) est une étoile binaire symbiotique, dont la luminosité varie. Leur cycle de vie les fait passer par une phase semblable à une nova très lente durant quelques dizaines d’années avant de revenir à leur luminosité initiale.

Une nova est une explosion thermonucléaire incontrôlée, comparable à celle d’une bombe à hydrogène, qui se produit à la surface d’une naine blanche lorsqu’un seuil critique de masse accrétée est atteint ; l’explosion éjecte alors une enveloppe de gaz à grande vitesse, provoquant une augmentation soudaine et considérable de la luminosité de l’astre, qui atteint un pic avant de décroître sur une période allant d’une semaine à un mois. Les systèmes de novæ sont des étoiles binaires dans lesquelles une étoile ordinaire orbite à proximité immédiate d’une naine blanche, transférant de la matière (phénomène d’accrétion) à la surface de cette dernière ; la matière s’y accumule jusqu’à ce que les conditions de déclenchement soient réunies et que l’événement nova se produise. Les novæ récurrentes constituent une sous-classe rare de novæ dont la périodicité est inférieure à un siècle environ, un phénomène favorisé par la masse élevée de la naine blanche et un taux d’accrétion important. On ne dénombre que dix novæ récurrentes dans notre galaxie, la Voie lactée ; parmi elles, T CrB est la plus célèbre, la plus brillante et la première à avoir été découverte. La prochaine « éruption » était prévue pour juin 2026, mais aucune mention dans la pression spécialisée ne s’en est fait l’écho. Un retard à l’allumage ?


[i] Burchard, Conradus, Pertz G.H., Burchardi et Cuonradi Urspergensium Chronicon Hanovre, pp. 105–106, (1874).
https://www.google.com/books/edition/Burchardi_et_Cuonradi_Urspergensium_Chro/tIAk56XortUC

[ii] Schaefer B. E., The recurrent nova T CrB had prior eruptions observed near December 1787 and October 1217 AD, Journal for the History of Astronomy, 54(4), 436-455 (2023).
https://doi.org/10.1177/00218286231200492

[iii] Huggins W., On a New Star, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 26, 275–7 (1866).
https://ui.adsabs.harvard.edu/abs/1866MNRAS..26..275H/abstract

[iv] Shears J.H., Another Independent Discovery of the 1946 Eruption of the Recurrent Nova T Coronae Borealis, Res. Notes AAS 8 233 (2024).
https://iopscience.iop.org/article/10.3847/2515-5172/ad7ba8

[v] Shipley, D. G. J., Ancient Greek observations of T Coronae Borealis? Data and methodologies. Journal for the History of Astronomy, 56(4), 482-505 (2025).
https://doi.org/10.1177/00218286251369500

[vi] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, livre 2, ch. XXIV.
https://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre2.htm

[vii] Catulle, De coma Berenices, poème LXVI
https://bcs.fltr.ucl.ac.be/CAT/Cat65-116.html#LXVI

Image en-avant générée par IA.


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