À l’automne 1572, alors que l’Europe protestante est encore secouée par le massacre de la Saint-Barthélemy, un autre choc, d’une nature bien différente, frappe les savants du continent. Le 6 novembre, une étoile nouvelle apparaît dans la constellation de Cassiopée. Cette étoile est une bombe théorique. En quelques semaines, elle va fissurer l’édifice millénaire de la cosmologie aristotélicienne.
Un ciel supposé parfait
Depuis Aristote, l’univers est divisé en deux régions : le monde sublunaire, celui du changement, de la corruption, des météores et le monde supralunaire, celui des astres, parfaits, éternels, incorruptibles. Dans cette vision, les comètes sont des vapeurs terrestres, et les étoiles fixes ne peuvent ni apparaître ni disparaître. Toute nouveauté céleste est donc, par définition, impossible. Or, le soir du 6 novembre 1572, dans la constellation de Cassiopée, une lumière inconnue surgit. Elle brille autant que Vénus, parfois davantage, et semble avoir été allumée dans le ciel comme une torche neuve. Et elle surgit dans la sphère des étoiles fixes, précisément là où Aristote interdit tout changement.

Elle est si brillante qu’on la voit « même en plein jour, lorsque le ciel est serein », comme le rapporte un étudiant de Wittenberg dans un manuscrit conservé à Budapest[1].
Un choc européen
Les témoignages affluent dès novembre. À Wittenberg, le professeur Caspar Peucer observe la lumière et la décrit comme un « sidus novum, cuius simile nulla vidit aetas antea » – une étoile nouvelle, telle que « aucune époque n’en a jamais vu de semblable » [2]. Caspar Peucer, fidèle à Aristote, tente d’abord de la classer comme un comète, expliquant qu’elle aurait été « allumée par Jupiter ». Mais il note aussi qu’elle est immobile, ce qui contredit la nature même des comètes.
À Tübingen, un jeune étudiant de 22 ans, Michael Maestlin, observe lui aussi la nova[3]. Il calcule sa position, mesure son absence totale de parallaxe, et conclut qu’elle se situe bien au-delà de la Lune, dans la sphère des étoiles fixes. Maestlin écrit que l’objet « ne suit le mouvement d’aucune planète » et qu’il doit donc être placé « dans le firmament, parmi les étoiles fixes ». Cette phrase est capitale : elle contredit directement Aristote.
Tycho Brahe, de son côté, multiplie les observations[4]. Il mesure la position de la nova pendant des mois, établit qu’elle n’a aucune parallaxe, donc qu’elle est située à une distance immense. Dans son Progymnasmata, il affirme que l’objet est « fixé en un lieu du ciel » et qu’il ne peut être un phénomène atmosphérique. La conclusion est inévitable : le ciel change.

L’apparition de 1572 n’a pas seulement été observée en Europe. Dans un manuscrit yéménite du XVIIᵉ siècle, Rawḥ al-Rūḥ. L’auteur, ʿĪsā b. Luṭf Allāh, rapporte qu’en l’an 980 de l’Hégire (1572–1573), « un nouvel astre, plus grand que Vénus, apparut au nord-est »[5]. Cette description correspond parfaitement à la nova de 1572, connue pour avoir atteint une luminosité comparable à celle de Vénus.
Ce témoignage est précieux : il montre que l’événement fut visible bien au-delà de l’Europe, et que les observateurs arabes distinguaient clairement les phénomènes cométaires des « najm », les étoiles véritables. L’auteur yéménite précise que l’objet était un « najm », c’est‑à‑dire une étoile, et non un « nayzak » (objet lumineux comme une comète). Cette distinction confirme que la nova fut perçue comme un phénomène stationnaire, sans queue, exactement comme l’avaient décrit Tycho et Maestlin.
Une étoile qui annonce la fin du monde ?
Dans l’Europe protestante, l’apparition de la nova est immédiatement interprétée comme un signe eschatologique. C’est que le continent est dans un contexte de tensions religieuses extrêmes. Le pasteur Widebram, à Wittenberg, déclare dans son sermon du 7 décembre :
« Posse fieri ut novum sidus sit, quod ultimum Christi adventum praesagiet. » (« Il se peut que cette étoile nouvelle annonce le dernier avènement du Christ. »)
Le lien entre la nova et la Saint‑Barthélemy est même explicitement formulé par Théodore de Bèze, dont l’épigramme circule dans toute l’Europe. La nouvelle étoile devient un signe de colère divine. Mais pour les astronomes, elle est surtout un signe de révolution scientifique.
Maestlin, dans son manuscrit, le dit sans détour : si l’étoile est dans le firmament, alors elle est « hyperphysique », c’est‑à‑dire contraire aux lois naturelles admises jusqu’alors. Tycho, plus prudent, parle d’un « miracle ». Mais tous deux reconnaissent que le modèle aristotélicien ne peut plus tenir.

La nova de 1572 apporte la preuve irréfutable que le ciel n’est pas immuable. Une étoile nouvelle apparaît, puis disparaît. Aristote est contredit par l’observation. De plus, les comètes ne sont pas des vapeurs terrestres puisque si une étoile peut naître dans la sphère des fixes, alors les comètes, qui parfois n’ont pas de parallaxe, peuvent aussi être supralunaires. C’est ce que Tycho démontrera en 1577. Et enfin, les sphères célestes ne sont pas solides. Une étoile ne peut pas surgir dans une coquille cristalline. Le ciel doit être fluide, traversé par des phénomènes physiques.
En un sens, la nova de 1572 est la première fissure visible dans le plafond du cosmos aristotélicien. La nova de 1572 fut suivie, en 1604, par une autre supernova, observée cette fois par Kepler. Le manuscrit yéménite mentionne également celle‑ci : un « najm » apparu dans le signe du Sagittaire, « aussi grand que Jupiter », visible pendant quarante jours. Encore une fois, les observateurs arabes distinguent clairement l’objet d’une comète.
En 1604, Kepler conclut que les cieux sont faits de matière, qu’ils peuvent changer, et que les étoiles peuvent naître et mourir. La révolution copernicienne, jusque‑là limitée au mouvement des planètes, s’étend désormais à la nature même du cosmos. Comme l’écrit Peucer en 1572 : « Haud dubie fatales portendit mutationes » – « Sans doute, elle annonce des changements fatals. » La nova de 1572 a ouvert la voie à une révolution scientifique dont Kepler, l’étudiant de Maestlin, Galilée et Descartes s’en feront les champions.
Aujourd’hui, nous savons que la nova de 1572 était une supernova de type Ia, une explosion thermonucléaire d’une naine blanche. Sa trace, sous le nom de SN 1572, est encore visible en rayons X. Mais pour les savants du XVIᵉ siècle, elle fut surtout une révélation : le ciel peut changer. Et si le ciel change, alors tout peut changer.

[1] Farkas, Gábor F., and Endre Zsoldos. The New Star of 1572 and Hungary. Journal for the History of Astronomy 38, no. 4 (2007): 477–86. https://doi.org/10.1177/002182860703800405
[2] Granada, Miguel A,. Novelties in the Heavens between 1572 and 1604 and Kepler’s Unified View of Nature. Journal for the History of Astronomy 40, no. 4 (2009): 393–402. https://doi.org/10.1177/002182860904000403
[3] Granada, Miguel A., Michael Maestlin and the New Star of 1572. Journal for the History of Astronomy 38, no. 1 (2007): 99–124. https://doi.org/10.1177/002182860703800105
[4] Brahe T., Astronomiae instauratae progymnasmata,
https://archive.org/details/bub_gb_ooK1znd99pMC/page/n5/mode/2up
[5] Neuhäuser, Ralph, Wafiq Rada, Paul Kunitzsch, and Dagmar L. Neuhäuser., Arabic Reports about Supernovae 1604 and 1572 in Rawḥ al-Rūḥ by cĪsā b. Luṭf Allāh from Yemen. Journal for the History of Astronomy 47, no. 4 (2016): 359–74. https://doi.org/10.1177/0021828616669894
Image en-avant générée par IA.

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