
Une légende raconte que la désintégration de l’armée de Napoléon pourrait aussi être due à un détail aussi insignifiant que la désintégration d’un bouton en étain…
La débâcle de Napoléon
En juin 1812, l’armée de Napoléon compte 600 000 hommes. Début décembre, la Grande Armée n’en compte plus que 10 000. Ce qui reste des troupes napoléoniennes a franchi la Bérézina, près de Borisov, dans l’ouest de la Russie, sur la longue route de la retraite depuis Moscou. Les soldats survivants sont confrontés à la famine, aux maladies et à un froid glacial. Nombre d’entre eux périssent, mal vêtus et mal équipés pour affronter le froid mordant de l’hiver russe. Qu’est-ce qui a causé la chute de la plus grande armée jamais commandée par Napoléon ?
Des études scientifiques[1] récentes rapportées par l’Institut Pasteur[2] sur les soldats retrouvés à Vilnius ne mentionnent aucune dégradation des boutons par la peste de l’étain. Les scientifiques de l’Unité de Paléogénomique Microbienne de l’Institut Pasteur, en collaboration avec le Laboratoire d’Anthropologie Bioculturelle d’Aix-Marseille Université, ont entrepris d’identifier les pathogènes susceptibles d’avoir provoqué d’importantes épidémies ayant contribué à cet épisode historique.
Leurs recherches ont permis d’identifier les signatures génétiques de deux agents infectieux : Salmonella enterica (sérovar Paratyphi C), responsable de la fièvre paratyphoïde, et Borrelia recurrentis, responsable de la fièvre récurrente, une maladie transmise par les poux et caractérisée par des accès de fièvre suivis de périodes de rémission. Bien que différentes, ces deux maladies peuvent entraîner des symptômes similaires tels qu’une forte fièvre, de la fatigue et des troubles digestifs. Leur présence simultanée a probablement contribué à l’aggravation de l’état des soldats, déjà affaiblis par le froid, la faim et le manque d’hygiène.
La peste de l’étain
Aussi surprenant que cela puisse paraître, une légende raconte que la désintégration de l’armée de Napoléon pourrait aussi être due à un détail aussi insignifiant que la désintégration d’un bouton en étain, de ceux qui fermaient les manteaux des officiers de Napoléon, ainsi que les pantalons et les vestes de ses fantassins. Aucune source du XIXe siècle ne mentionne cette thèse qui apparaît au cours du XXe siècle.
Lorsque les températures baissent, l’étain brillant se transforme en une poudre grise friable. Est-ce ce qui est arrivé aux boutons en étain de l’armée de Napoléon ? À Borisov, un observateur a décrit[3] l’armée de Napoléon comme :
« une foule de fantômes drapés dans des manteaux de femmes, des morceaux de tapis ou des manteaux brûlés et troués ».
Les hommes de Napoléon, dont les uniformes se désagrégeaient, étaient-ils si affaiblis par le froid glacial qu’ils ne pouvaient plus servir comme soldats ? L’absence de boutons signifiait-elle que leurs mains servaient à maintenir leurs vêtements plutôt qu’à porter des armes ?
L’explication physique
La pulvérisation de l’étain est un phénomène physique naturel appelé transition allotropique. La forme stable de l’étain dans les conditions habituelles de température est l’étain blanc Sn(b). La structure cristalline est tétragonale centrée, cela confère des propriétés métalliques et ductiles à l’étain.
Au-dessous de 12°C, la forme cristalline devient instable et l’étain se transforme en Sn(a), dit étain gris. La structure cristalline est de type cubique-diamant, chaque atome occupe le somment d’un cube et possède 4 voisins disposés en tétraèdre. Cette forme est celle qu’on trouve dans les semi-conducteurs et cela donne des propriétés de friabilité.
Cette transformation s’accompagne d’une diminution importante de la densité, et donc d’une augmentation de volume, de l’ordre de 26%. La transformation commence par la formation de germes d’étain gris, souvent sur des impuretés, sur des défauts cristallins ou sur des surfaces déjà transformées. Le contact par grand froid avec un grain de poussière d’étain gris provoque une brusque transition physique, réduisant en poussière l’objet subissant le phénomène. Une fois qu’un germe d’étain gris apparaît, il facilite la transformation du reste du métal d’où l’impression de “maladie”.
Dans la petite animation suivante que j’ai codée en langage de programmation Python, on voit la modification du réseau cristallin à partir d’un germe (en rouge) et se propageant aux autres atomes.
La « peste de l’étain », comme on l’appelle, était déjà connue en Europe du Nord depuis des siècles, dégradant les orgues mais aussi des reliques. Un alliage, comme le laiton, permet de s’en prévenir. D’ailleurs c’est de cet alliage qu’étaient composés les boutons de veste des soldats napoléoniens. De plus, la désintégration de l’étain est un processus relativement lent, même aux températures extrêmement basses de l’hiver russe de 1812. L’histoire est néanmoins séduisante, et les chimistes aiment à la citer comme une explication chimique de la défaite de Napoléon.
[1] Barbieri Rémi et al., Paratyphoid Fever and Relapsing Fever in 1812 Napoleon’s Devastated Army, Current Biology, 24th October 2025. https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2025.07.12.664512v1
[2] Institut Pasteur, Study suggests two unsuspected pathogens struck Napoleon’s army during the retreat from Russia in 1812 | https://www.pasteur.fr/en/press-area/press-documents/study-suggests-two-unsuspected-pathogens-struck-napoleon-s-army-during-retreat-russia-1812?utm_source=copilot.com
[3] Le Couteur, P.; Burreson, J., Napoleon’s Buttons: How 17 Molecules Changed History; Tarcher/Putnam: New York, 2003

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