Monks writing and studying medieval astronomical manuscripts by candlelight in a stone room

1150 env., Gérard de Crémone traduit l’Almageste

Né à Crémone, probablement autour de 1115, puisqu’il est censé être mort à Tolède en 1187 dans sa soixante-treizième année, ce traducteur a consacré une quarantaine d’années de sa vie à transmettre en latin un vaste corpus de textes arabes, soit des œuvres écrites originellement en cette langue, soit des traductions du grec.

Tolède, entre mondes arabes et chrétiens

A l’aube du XIIe siècle, Tolède est une cité cosmopolite[1]. Lorsqu’Alphonse VI de Castille s’empare de Tolède aux Arabes en 1085, la ville capitule sans effusion de sang et ses habitants sont autorisés à rester, conservant leurs biens et leurs privilèges ; Alphonse se proclamant « roi des deux religions ». Si la plupart de l’élite musulmane émigre, tandis que le peuple se convertit massivement au christianisme, les Juifs de la ville restent sur place, bien que victimes de pogroms périodiques. Le plus important de la population est constitué par les Mozarabes, ces chrétiens « arabisés » qui ont conservé la liturgie de l’Église wisigothique et dont le nombre est augmenté par les convertis à l’islam. La majeure partie de la population parle donc à la fois l’arabe et un dialecte roman, l’arabe étant la langue de la religion et de la culture.

En Espagne islamique, après l’éclatement du califat en 1031, deux dynasties d’al-Andalus, originaires du Yémen, sont rivales : à Tolède, on trouve les Banü Nün, et les Banü Hüd qui  règnent principalement sur Saragosse entre 1039 et 1110. Avant 1140, les tables d’az-Zarqàllüh sont traduites en latin sous le nom de Tables de Tolède. L’établissement de tables astronomiques pour un lieu donné est souvent lié à un événement politique important, et le couronnement d’Alphonse VII comme empereur en 1135 constitue une occasion propice à la publication d’une nouvelle version de ces tables.

La situation évolue vers 1150, date à laquelle Tolède devient le principal centre de traduction. Tout d’abord, en 1140, le dernier Banü Hüd, Jacfar Ahmad III Sayf al-Dawla, dont la bibliothèque avait été utilisée par les traducteurs de la vallée de l’Èbre, échange ses biens. La bibliothèque royale des Banü Hüd était particulièrement riche en ouvrages de mathématiques, d’astronomie, d’astrologie et de magie, et les textes de géométrie que Gérard de Crémone choisit de traduire correspondent à ceux utilisés par l’un des rois de la dynastie à la fin du XIe siècle. Ensuite, l’essor du régime islamique intolérant des Almohades en Afrique du Nord et son expansion en Espagne islamique en 1147 forcent les chrétiens arabes (Mozarabes) et les juifs à émigrer, et Tolède s’impose comme une destination naturelle pour leur nouvelle patrie.

De plus, sous l’archevêque Jean de Castellmoron, les échanges entre la communauté mozarabe et le clergé franc sont bien plus fréquents que durant les premières décennies suivant la conquête. Enfin, l’arrivée continue de membres du clergé franc, dont des ressortissants de plusieurs pays européens, et le développement d’un quartier franc à Tolède permettent aux traductions de l’arabe de trouver un public local et d’être facilement diffusées à l’étranger. L’activité de traduction est donc associée à la cathédrale plutôt qu’à toute autre institution de la société tolédienne.

C’est justement à cette période qu’arrive à Tolède notre héros, Gérard de Crémone (1114-1187). Il vient pour une seule raison : il sait qu’il y trouvera l’Almageste de Ptolémée en arabe, version qui n’existe pas en latin.

Première page de l’Almageste, trad. G. de Crémone

Gérard de Crémone

Gérard de Crémone[2] (1114-1187), à qui l’on attribue plus de soixante-dix traductions, couvrant des sujets aussi variés que les mathématiques, la médecine et la philosophie aristotélicienne, est né, sans surprise, à Crémone en Italie.

Trois documents, datant de 1157, 1174 et 1176 attestent de son appartenance au clergé, en tant que chanoine de la cathédrale de Tolède. Les deux derniers documents ajoutent au nom de Gérard les mots « dictus magister », c’est-à-dire « appelé le Maître ». La signification de ce surnom n’est pas claire, mais il s’agit probablement d’un terme d’approbation, comme lorsqu’on appelle Aristote « le Philosophe » ou Averroès « le Commentateur » ; ce n’est certainement pas un titre officiel d’enseignant dans une école ou une université comme on l’entendrait aujourd’hui.

Jusqu’en 1180 (date de la mort de Cérébrun de Poitiers), les archevêques sont français et le chapitre cathédral demeure majoritairement franc jusqu’au début du XIIIe siècle. Certains membres de la communauté locale participent aux traductions. Un Mozarab nommé Galippus, aide Gérard à traduire l’Almageste de Ptolémée, et un Juif nommé Abuteus, aide Michael Scot à traduire un texte de cosmologie. Néanmoins, la direction de l’entreprise de traduction demeure principalement entre les mains d’étrangers et constitue un service d’exportation plutôt qu’un outil destiné à la communauté locale, qui, pour la plupart, ne savent pas lire le latin. Gérard de Crémone lui-même garde probablement des contacts avec des centres italiens. Un rapport indique que ses livres ont été rendus à Crémone après sa mort.

Un rapport de ses élèves (socii) dresse, après sa mort en 1187, la liste de ses œuvres, accompagnée d’un bref récit de sa vie, résumé dans un poème, et l’ajoutent à sa dernière traduction, les Ars Medica de Galien :

« il affrontait avec dignité les bons et les mauvais moments de la fortune, et restait toujours imperturbable. Ennemi des désirs de la chair, il n’adhérait qu’aux valeurs spirituelles ; Il s’efforça d’être bénéfique à toutes les générations présentes et futures, n’oubliant pas ces paroles de Ptolémée : « Faites encore mieux à l’approche de la fin de votre vie. » Bien que, dès son plus jeune âge, il ait été éduqué dans le giron de la philosophie et qu’il en ait acquis la connaissance de chaque aspect selon l’étude des Latins, néanmoins, par amour pour l’Almageste, qu’il ne trouvait nulle part chez les Latins, il se rendit à Tolède. Là, voyant une abondance de livres en arabe sur tous les sujets et déplorant la pauvreté qu’il avait constatée chez les Latins en la matière, il apprit parfaitement l’arabe, animé par le désir de traduire. De cette manière, il devint compétent dans les deux domaines, c’est-à-dire la matière et la langue, il lut les écrits des Arabes, dont il ne cessa, jusqu’à la fin de sa vie, de transmettre à la latinité, comme à un héritier bien-aimé, de la manière la plus claire et intelligible qui lui fût possible, des ouvrages de sujets variés. »

Parmi les œuvres traduites, on y trouve 80 ouvrages, dont l’Almageste[3], Aristote, Euclide, Galien, Avicenne, al‑Khwarizmi, al‑Battânî, etc.

Extrait de l’Almageste, trad. G. de Crémone

La diffusion en Europe

Pour comprendre comment les textes traduits ont pu gagner les qautre coins de l’Europe, suivons l’itinéraire de l’Anglais Daniel de Morley. Déçu par les études menées à Paris et ayant entendu dire que la doctrine des Arabes, presque entièrement consacrée au quadrivium, était très en vogue à Tolède à cette époque, il s’y rend et discute avec Gérard de Crémone de la validité de l’astrologie. Il y apprend également « la doctrine des Arabes » auprès de l’assistant de Gérard, Galippus, « in lingua Tholetana », c’est-à-dire dans le dialecte roman local. Il ne reste probablement pas longtemps à Tolède, mais, selon son propre témoignage, il rapporte des livres en Angleterre. La prédominance de ce « marché d’exportation » pour les traductions explique, et est expliquée par, l’absence d’université à Tolède même. L’intérêt local et la clientèle sont insuffisants pour qu’un grand nombre d’étudiants et d’enseignants se constituent en une université structurée, comme c’est le cas à Paris, Bologne ou Oxford. La plupart de ceux qui s’intéressent à l’étude de la langue arabe ont leurs racines ailleurs qu’à Tolède et ils souhaitent contribuer au développement des pays ou centres dont ils sont originaires. Le programme de traduction est, dans une large mesure, déterminé par les besoins des universités européennes en plein essor, situées hors d’Espagne.


[1] Burnett C., Arabic into Latin in the Middle Ages, The Translators and their Intellectual and Social Context, Farnham : Burlington, Variorum Collected Studies Series 7, ch. VII, The Coherence of the Arabic-Latin Translation Program in Toledo in the Twelfth Century, p.249. 2009.

[2] Jacquart, D., Des traductions au fil de la plume et à la chaîne ? Le cas de Gérard de Crémone. Cahiers d’études hispaniques médiévales, 41(1), 111-123, 2018. https://doi.org/10.3917/cehm.041.0111

[3] Cremone G., L’almageste. Sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b100345231


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