Illustrated dragon encircling a golden sun on an aged manuscript page

1478, Theodore Pelekanos écrit Le Manuscrit Grec 2327

Dans les archives de la Bibliothèque Nationale de France dort un manuscrit absolument unique : Parisinus graecus 2327. C’est un traité d’alchimie que Marcellin Berthellot a largement exploité pour écrire son livre Les origines de l’Alchimie. Petite plongée dans les couloirs du temps, entre cornues et alambics où se distille un savoir mystique à la frontière entre le minéral et l’organique : l’Alchimie.

L’origine du manuscrit

C’est à la fin du XVe siècle, à la sortie de la Renaissance que la France acquiert de nombreux manuscrits de Grèce et d’Orient. Cela correspond à la fois à la chute de Constantinople en 1453, cité qui concentrait un grand matériel issue de la culture grecque et byzantine, mais aussi à l’essor des université européennes qui permettent la diffusion du savoir. Rappelons que dès le XIIe siècle et les traductions de Gérard de Crémone des livres arabes en latin à Tolède, l’Europe redécouvre le savoir grec et cette dynamique ne fait que se renforcer dans les siècles qui suivent. Le premier manuscrit de cette collection aujourd’hui concentrée à la BNF est le 2325 écrit sur du papier de coton vers la fin du XIIIe siècle. Ce texte se retrouve complètement dans le Manuscrit 2327, qui est complété par d’autres textes. Le 2327 a été écrit en 1478 par le copiste Theodore Pelekanos de Corfoue[1], île grecque située près des côtes albanaises. La fiche de la BNF nous indique Agaethodaemon chemicus comme auteur. Agathodaemon était un alchimiste de l’Egypte romaine tardive, actif vers 300. S’il a pu contribuer au corpus du manuscrit parisien, certains textes sont, eux, postérieurs.

Corfou en 1488. Wikipedia

On ne sait comment le 2327 arrive dans la collection de la BNF. Berthellot le relie aux armes de Henri II[2], roi de France de 1547 à 1559, qui poursuit l’œuvre de mécénat entamée par François Ier qui achetait de nombreux livres en Grèce et Orient. Henri II est l’époux de Catherine de Medicis et les liens entre la France et la république florentine sont étroits. De plus en France, la littérature se développe grandement avec Montaigne, le mouvement de la Pléiade avec Pierre de Ronsard et Joachim du Bellay. Pas étonnant que dans ce contexte, les fonds royaux et les bibliothèques de princes s’enrichissent d’ouvrages anciens de grandes valeurs.

Henri II (1519-1547), roi de France. Wikipedia

Ce manuscrit peut être rapproché d’un autre qui dort dans les couloirs de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise : Marcianus Graecus 299[3]. Ecrit sur parchemin à la fin du Xe ou début XIe, cet ouvrage contient 196 feuillets, de 29 lignes qui ont été tracées au poinçon. On y retrouve nombre des textes du manuscrit 2327. Mais d’où vient ce manuscrit de Saint-Marc ? Il a probablement été écrit pour quelque prince et il paraît avoir appartenu au cardinal Bessarion, dont la bibliothèque de saint Marc possède les manuscrits. Un petit mot sur Bessarion qui a joué un rôle capital dans la transmission du savoir entre l’Orient et l’Occident.

Bessarion

Bessarion, né probablement sous le nom de Basilios (Trébizonde, v. 1400 – Ravenne, 18 novembre 1472), était un jeune Grec doué qui, après avoir entamé des études religieuses, littéraires et philosophiques, entre dans l’ordre basilien en 1423, adoptant alors le nom de Bessarion. Il allie sa formation scolastique et ascétique à des études en sciences naturelles et en philosophie platonicienne. Ayant gravi les échelons de la hiérarchie ecclésiastique, connu sous le nom de « cardinal de Nicée », et bénéficiant de la faveur impériale, il est choisi pour participer au concile de Ferrare et en octobre 1438 où il prononce le discours inaugural, appelant à l’unité de l’Église.

En décembre 1439, il devient cardinal-prêtre de la basilique des Saints-Douze-Apôtres à Rome, intégrant ainsi la Curie romaine. Par la suite, il demeure à la cour pontificale, ne quittant Rome que pour des missions diplomatiques ou des légations qui lui étaient confiées par le pape.

Le site de la bibliothèque de Saint-Marc nous apprend qu’il œuvra sans relâche — notamment par ses écrits — à favoriser une coalition des puissances occidentales capable de résister à l’avancée des Turcs ottomans[4] . Après la conquête de Constantinople en 1453, il éprouve l’urgente nécessité de constituer une bibliothèque qui assurerait la survie de la civilisation grecque et byzantine. À cette fin, il parvint à acquérir, ou à faire copier, bon nombre des chefs-d’œuvre de la littérature grecque antique. Il tenait tout autant à garantir un lieu sûr pour sa précieuse collection qu’à créer un espace où les cultures grecque et latine pourraient nouer un dialogue.

En 1468, il choisit de faire don de ses livres à Venise, motivé par la confiance qu’il portait à la structure constitutionnelle de la République, par l’estime qu’il vouait à ses principaux dirigeants, ainsi que par l’affection dont il avait bénéficié lors de ses séjours dans la cité. Venise, où prospérait une importante communauté grecque, lui apparaissait comme un second Byzance, héritier de la tradition byzantine. Il transmet ainsi 548 manuscrits écrits en grec et 337 en latin.

Basilius Bessarion (1403-1472). Wikipedia

Revenons au manuscrit de Saint-Marc. Il arrive à Venise en 1478 et dix ans plus tard, sur une île grecque est compilé ce qui deviendra le manuscrit grec parisien 2327 qui se trouve aujourd’hui à Paris. Les deux textes présentent des similarités mais il est peu probable que Theodore Pelekanos se soit servi de la version vénitienne pour réaliser son manuscrit. De nombreux traités alchimiques circulaient dans le monde méditerranéen et on peut conjecturer que cette compilation de textes alchimiques était assez répandue. De plus le manuscrit de Saint-Marc, qui est antérieur de près de 500 ans à celui de Paris contient un certain nombre d’additions faites, soit en marge, soit entre les lignes dont certaines seraient de la main de Bessarion lui-même, additions qu’on ne trouve pas dans le manuscrit parisien. De plus, quelques pages sont même des palimpsestes.

La structure du Parisinus graecus 2327

Dans l’appendice de son ouvrage, Berthellot propose une fine analyse du livre parisien constitué de 300 folios. Le manuscrit s’ouvre ainsi :

« Un livre sur la fabrication de l’or, dans lequel il est dit : beaucoup de philosophes, s’exerçant dans cet art, ont appelé cela l’« art sacré » : Démocrite, Dioscorus, Synesius, Stephanus, Olympiodore, Zosime et autres. »

Autant de noms à explorer prochainement. S’en suit une table des matières écrite en latin, indiquant cinquante-trois entrées dont les titres sont toutes des invitations à entrer dans le mystère. Par exemple :

  • 2 : Extrait du traité de Cléopâtre sur les poids et mesures
  • 37 : Isis la prophétesse à son fils Horus
  • 40 : Fabrication de l’or
  • 45 : Le serpent d’Ouroboros

Là encore, on trouve de la matière pour quantités de petites histoires.

Pour qui feuillette ce livre, écrit en grec, il est peu aéré, on y trouve nombre de scolies dans les marges, parfois des parties effacées. Le document numérisé sur Gallica est en noir et blanc, mais on trouve bien des encres de différentes couleurs, des symboles ou des titres sont écrits en rouge. On y trouve aussi quelques dessins d’alambics (folio 80) dans le chapitre consacré à Zosime ou encore un dessin de serpent se mordant la queue (folio 196) dans le chapitre 23 : Le serpent qui se mord la queue (ouroboros), dessin qu’on retrouve sur le folio 279 . Remarquons que ce serpent a des oreilles et des pattes, et malgré les écailles de son corps, il fait davantage penser à un loup.  Le folio 220 montre trois cercles concentriques avec des formules. Ce chapitre 25 est encore consacré à Zosime et on trouve dans les pages suivantes les appareils déjà décrits.

Ouroboros. Parisinus graecus 2327 – folio 279. Wikipedia

A propos des noms cités

On peut commencer par essayer de dater quand la tradition se perpétue en s’intéressant aux quelques noms de cette première page et de la table des matières.

Plusieurs écrits mentionnés dans la table sont païens et dus à des contemporains de Jamblique et de Porphyre. Tels sont les opuscules attribués à Hermès, à Agathodémon, à Africanus, à Jamblique lui-même ou la lettre d’Isis à son fils Horus. Certains noms remontent au début de l’ère chrétienne comme le pseudo-Démocrite que cite Pline l’Ancien qui pourrait être Bolus de Mendès. Certaines recettes anonymes d’alliages et de pierres précieuses artificielles pourraient être plus anciennes encore, s’il est vrai qu’elles aient été copiées sur les stèles sur les papyrus des sanctuaires.

Ceux mentionnés en premier appartiennent à l’ère chrétienne. Zosime, par exemple, écrivait en Egypte vers le IIIe siècle, au temps de Clément d’Alexandrie et de Tertullien, c’est-à-dire au temps des gnostiques, dont il partage les croyances et les imaginations. Synésius et Olympiodore appartiennent à la fin du IVe et au commencement du Ve siècle. Stéphanus est un personnage historique, qui a laissé des ouvrages de médecine et d’astrologie, en même temps que d’alchimie. Or il copie textuellement Olympiodore, Synésius et il commente le pseudo-Démocrite. Ces auteurs l’ont donc précédé.

Ainsi il existe une filiation non interrompue depuis le Ve siècle de l’ère chrétienne, entre les divers ouvrages qui figurent dans le manuscrit. Nous explorerons ces noms et leurs histoires prochainement.

Ouroboros. Parisinus graecus 2327 – folio 80. Wikipedia

[1] Agaethodaemon chemicus, Manuscrit Grec 2327, BNF, 1478.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10723905w

[2] Berthelot M., Les Origines de l’Alchimie, ed. G. Steinheil, Paris, 1885
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5447840h

[3] Marcianus Graecus 299, Biblioteca Nazionale Marciana, Venise
https://www.internetculturale.it

[4] Cardinal Bessarion, Site de la Bibliothèque de Saint-Marc https://bibliotecanazionalemarciana.cultura.gov.it/en/library/history/cardinal-bessarion/

L’image en-avant a été générée par IA.


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