Au tournant du XIVᵉ siècle, alors que l’Europe latine redécouvre lentement les sciences antiques, un moine byzantin, Maxime Planude, se passionne pour une carte du monde.
Constantinople, centre du monde scientifique
Au début de notre ère, le monde méditerranéen change de centre de gravité. Alexandrie, phare intellectuel depuis les Ptolémées, voit peu à peu son rôle glisser vers une autre cité : Byzantion, rebaptisée Constantinople en 330 par l’empereur Constantin. Une ville encore modeste – juste 5 000 résidents en 324 – mais promise à devenir un carrefour intellectuel entre Orient et Occident.
L’adoption du christianisme comme religion officielle modifie profondément les priorités intellectuelles. La théologie domine, et les sciences théoriques perdent de leur éclat. Pourtant, les Byzantins ne renoncent pas à la science. Ils la réorientent. L’astronomie, la géométrie pratique, la géodésie deviennent des outils indispensables pour le commerce, l’administration, les pèlerinages. On enseigne toujours les savoirs grecs, mais sous une forme plus appliquée. Un passage savoureux du traité Definitiones, attribué à Hero(n) d’Alexandrie, décrit la géodésie comme une science de terrain, faite d’ombres, de cordes et de gnomons[1] :
« À l’aide de ces instruments, le géodésien mesure des parcelles de terrain éloignées, la hauteur des montagnes et des murs, la largeur et la profondeur des rivières…»
La science sert à mesurer le monde, littéralement.
À partir du IXᵉ siècle, les savants byzantins redécouvrent leurs propres classiques… grâce aux traductions arabes ! Les tables astronomiques persanes ou andalouses circulent, corrigent, complètent les antiques tables de Ptolémée. Mais cette renaissance reste surtout technique : calcul d’éclipses, tables de positions, corrections de latitudes. Peu d’innovations théoriques, mais une grande maîtrise pratique.
Une carte rare cachée dans un manuscrit
Cette carte n’est pas une carte comme celles que dessineront les humanistes italiens quelques décennies plus tard, mais un schéma grec, minuscule, griffonné dans un manuscrit de poésie qui raconte la redécouverte de Ptolémée, le plus grand géographe de l’Antiquité, oublié pendant mille ans.
Le manuscrit Vat. Gr. 915[2], copié entre 1290 et 1311, est un recueil de poètes grecs : Homère, Pindare, Théocrite… Rien qui annonce une carte. Pourtant, au folio 47v, un scribe nommé Isaias a tracé un petit schéma géographique : un rectangle entouré par l’Océan, une mer Noire en demi-cercle, Constantinople en triangle, Rhodes et Chypre flottant dans une bande horizontale. Pontani insiste sur sa modestie[3] :
« Sa taille remarquablement réduite… semble indiquer une production improvisée. »

Vat.gr.915 | DigiVatLib
Mais cette carte minuscule est exceptionnelle car les cartes byzantines sont rarissimes. La géographie, dans l’Empire, est surtout textuelle. On copie Strabon, on commente Dionysios le Périégète, on révère Ptolémée… mais on dessine peu. Cette carte est donc un témoin précieux car elle montre que les Byzantins dessinaient, parfois, et qu’ils le faisaient en pensant à Ptolémée.
Dans l’Empire byzantin, la Géographie de Ptolémée exerce une influence considérable sur les érudits de l’époque et n’est jamais tout à fait tombée dans l’oubli — peut-être parce que Ptolémée avait veillé à ce que ses traités puissent être utilisés de manière autonome, sans qu’il soit nécessaire de consulter d’autres manuscrits. À titre d’exemple, une lettre envoyée depuis Constantinople en 1135 ou 1140 par Michel Italikos (actif entre 1130 et 1157), enseignant en médecine byzantin, à l’auteur grec byzantin Théodore Prodromos (v. 1100 – v. 1165/1170), cite abondamment la Géographie. De même, on sait que Jean Tzétzès (v. 1120 – v. 1185), poète et grammairien byzantin, a également eu accès au chef-d’œuvre de Ptolémée.
Pour un Byzantin, le monde est centré sur la Ville, ἡ πόλις, Constantinople. Ptolémée, lui, centrait ses cartes sur Rhodes. Planude, sur Constantinople. Le manuscrit Vat. Gr. 915, sur Constantinople. Les philologues s’accordent pour dire que c’est dans l’environnement de Maxime Planude qu’elle a été créée.
Planude, l’homme qui voulait voir le monde
Maxime Planude (1255–1305) est un érudit infatigable : mathématicien, traducteur, compilateur, éditeur. Au monastère grec-orthodoxe de Chora, à Constantinople, ce moine byzantin s’intéresse vivement à la redécouverte des anciens manuscrits géographiques de Strabon et, tout particulièrement, à la recherche de la Géographie de Ptolémée. Il est aussi, fait rare, un homme qui a vu une carte. Dans une lettre de 1294, il écrit :
« … comme me le montre aussi la carte géographique. »
Cette phrase, anodine, est capitale. Elle prouve que Planude possédait ou consultait un πινάκιον γεωγραφικόν, un « tableau géographique ». Et dans une autre lettre, il confie son enthousiasme :
« J’aimerais pouvoir mettre la main sur les livres de Ptolémée. »
Planude veut Ptolémée, il veut ses livres et il finit par les trouver. Vers 1295, Planude met la main sur un manuscrit oublié de la Geographike Hyphegesis de Ptolémée. Il en parle avec une émotion palpable :
« Une œuvre aussi remarquable était restée cachée pendant d’innombrables années… »
Pour lui, c’est une révélation. Ptolémée n’est pas seulement un géographe : c’est un mathématicien du monde. Il a inventé un système de coordonnées, un moyen de transformer la Terre en chiffres. Planude comprend immédiatement l’importance de ce texte. Il entreprend de le rééditer, de le corriger, de le retranscrire. Et surtout : il tente de reconstruire les cartes.
Ptolémée ne fournit pas de cartes dans son texte mais il donne des listes de coordonnées. Pour dessiner, il faut convertir ces chiffres en formes et c’est un travail titanesque. Cependant, Planude s’y attelle et il produit des cartes immenses, parfois longues de cinq mètres, selon les témoignages. Il recompose le monde antique avec l’Europe, la Lybie (l’Afrique), l’Asie, l’Inde, la Méditerranée… mais il se heurte à un problème : Ptolémée s’est trompé[4].
« Les choix de Ptolémée pour son système de coordonnées géographiques ont entraîné des distorsions importantes. »
Ptolémée place son méridien zéro aux « îles Fortunées », probablement les Canaries. Mais il sous-estime la circonférence terrestre, ce qui fausse toutes les distances est-ouest. La Méditerranée est trop longue. Les latitudes sont fausses. Constantinople est mal placée. Les distances sont exagérées. Planude le sait. Il tente de corriger, mais il reste fidèle au maître antique. Ses cartes sont donc ptoléméennes, avec leurs erreurs… mais elles sont des cartes, enfin.

Pour une version originale : Urb.gr.82 | DigiVatLib
La carte originale de Planudes n’existe plus ; seul son commentaire a survécu. Toutefois une copie de la Géographie accompagnée de cartes — ouvrage commandé par l’empereur Andronic III Paléologue (1297–1341) avec le concours d’Athanase Ier de Constantinople (1230–1310), patriarche d’Alexandrie (alors présent à Constantinople, comme l’indique un autre poème de Planudes) — a fini par rejoindre la Bibliothèque apostolique vaticane[5].
Planude ne crée pas une révolution immédiate. Ses cartes restent dans l’Empire. Mais elles voyagent. Après la chute de Constantinople en 1453, les érudits grecs émigrent en Italie. Ils apportent avec eux les manuscrits de Planude. C’est grâce à eux que la Geographie de Ptolémée devient un pilier de la Renaissance. Les premières éditions imprimées (1475, 1478) sont directement inspirées des versions byzantines. De Grijs le rappelle :
« Les astronomes byzantins étaient devenus l’axe central d’un vaste réseau de chrétiens, de musulmans et de juifs. »
Planude est l’un de ces axes. Il relie l’Antiquité au Moyen Âge, et le Moyen Âge à la Renaissance.
[1] Knorr W. R., Arithmêtikê stoicheiôsis: On Diophantus and Hero of Alexandria, Historia Mathematica 20 (1993): 180–192 https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0315086083710153
[2] https://digi.vatlib.it/view/MSS_Vat.gr.915
[3] Pontani F., THE WORLD ON A FINGERNAIL: AN UNKNOWN BYZANTINE MAP, PLANUDES, AND PTOLEMY. Traditio 65 (2010): 177–200. http://www.jstor.org/stable/41417993
[4] De Grijs R., All roads lead to (New) Rome: Byzantine astronomy and geography in a rapidly changing world (2024). https://arxiv.org/pdf/2407.16285
[5] https://digi.vatlib.it/view/MSS_Urb.gr.82
Image en-avant générée par IA.

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