People in traditional clothing holding lanterns and looking at a bright starry sky above a village

185, L’étoile invitée dans le ciel chinois

En décembre 185, sous la dynastie des Han, une étoile apparaît dans le ciel chinois. Les astronomes de l’époque l’appellent une ke-xing, une “étoile invitée”, un intrus céleste qui surgit sans prévenir. L’étoile invitée reste longtemps un cas ambigu : supernova, nova, ou même comète ?

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter aux archives chinoises, dans un texte appelé Houhanshu, le Livre des Han postérieurs[i]. C’est là que se trouve la seule mention de l’événement. Le passage est bref, mais extraordinairement riche :

« Au dixième mois de la deuxième année de l’ère Zhongping, année Guihai, une étoile invitée apparut au milieu de Nanmen. Elle avait la taille d’une demi-yán ; sa lumière aux cinq couleurs vacilla légèrement avant qu’elle ne disparaisse vers le sixième mois de l’année suivante. »

Cette phrase, écrite il y a près de deux millénaires, est devenue le point de départ d’une enquête scientifique moderne. Car derrière ces quelques mots se cachent des indices essentiels : la durée de visibilité, la position dans le ciel, l’apparence, et même le vocabulaire utilisé par les scribes.

Un événement astronomique exceptionnel

L’ère de Zhonping est le quatrième nom d’ère utilisé par l’empereur Ling de la Dynastie Han de l’Est, en vigueur de 184 jusqu’au quatrième mois de 189[ii]. L’Année Guihai est l’une des années du Cycle sexagésimal dans le Calendrier des Tiges et Branches, qui revient tous les 60 ans. Or, dans le calendrier grégorien, on a une année Guihai en 183. Rajoutons deux années, nous voilà en 185. Reste à identifier le dixième mois. Sans rentrer dans le détail du calendrier chinois et de ses modifications sur les deux derniers millénaires, Les astronomes chinois ont observé l’étoile le 7 décembre 185[iii]. Remarquons que cette nuit-là, il y avait une conjonction entre Mars et Saturne.

Ciel de Beijing le 7 décembre 185, orientée vers le Sud en fin de Nuit vers l’astérisme du Nanmen. Stellarium

Elle apparaît dans l’astérisme du Nanmen, la “Porte du Sud”, un repère céleste formé de deux étoiles brillantes. Les chercheurs modernes ont montré que ces deux étoiles sont très probablement α Centauri et β Centauri, deux phares du ciel austral. L’étoile invitée surgit entre elles, dans une région proche du plan galactique. Cette région n’est pas visible depuis la latitude de l’ancien observatoire de Beijing cette nuit-là, et il faut aller un peu plus au sud, à l’ancien observatoire de Shangai pour pouvoir l’observer en fin de nuit. La zone probable apparaît en encadrée, juste au-dessus de l’horizon au lever du Soleil.

Ciel de Shangai le 7 décembre 185, orientée vers le Sud en fin de Nuit vers l’astérisme du Nanmen. Stellarium

Mais ce qui frappe le plus, c’est la durée de visibilité. Or, une étoile visible six mois, immobile, sans queue, et située près du plan galactique, là où se produisent la plupart des supernovæ… cela ressemble fortement à une supernova.

Dans les années 1990, deux chercheurs proposent une interprétation radicalement différente : l’étoile de 185 serait une comète[iv]. Leur argument repose sur un mot : chu, traduit par “émergea”. Ils suggèrent que chu pourrait signifier “quitta”, et donc indiquer un mouvement. De plus, on retrouve le terme « étoile invitée » dans d’autres chroniques astronomiques, plusieurs dizaines de fois dans le Houhanshu mais pour explicitement parler de comète[v].

Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’analyse. Les astronomes Zhao, Strom et Jiang ont étudié 37 enregistrements de comètes dans le même texte, écrits par les mêmes auteurs[vi]. Résultat : 97 % de ces enregistrements mentionnent explicitement un mouvement. Et surtout, aucun ne décrit une comète comme “aussi grande que la moitié d’un yan”. Le contraste est frappant. Les comètes sont décrites comme “se déplaçant”, “entrant dans tel astérisme”, “traversant telle région du ciel”. L’étoile de 185, elle, ne bouge pas. Elle apparaît, scintille, puis disparaît. Comme le résument Zhao et ses collègues :

« L’étoile invitée est complètement différente de tout enregistrement de comète dans le Houhanshu. »

À la recherche du vestige céleste

Cette expression a longtemps dérouté les historiens. Un yan est parfois traduit par “natte de bambou”, ce qui donnerait une taille de plusieurs dizaines de centimètres. Une étoile aussi grande qu’une demi-natte ? Impossible. Mais là encore, la philologie vient à la rescousse. Le mot yan peut être une abréviation de yan-chuang, un “siège bas” utilisé dans les maisons chinoises de l’époque. Une sorte de petit tabouret recouvert d’un tapis. Sa surface mesure environ 60 à 100 cm. “La moitié d’un yan” serait donc une métaphore, une manière de dire que l’étoile semblait énorme, déformée par la réfraction atmosphérique.

On l’a vu avec le logiciel Stellarium, l’étoile de 185 apparaît très bas sur l’horizon, où l’atmosphère déforme et étire les sources lumineuses. Une supernova brillante peut alors sembler élargie, colorée, scintillante. Le texte dit d’ailleurs qu’elle avait des couleurs variées. Si l’étoile de 185 est bien une supernova, quel type d’explosion s’agit-il ? Les chercheurs estiment qu’elle pourrait avoir atteint une magnitude de –7 à –8, comparable à la supernova de 1006, la plus brillante jamais observée. Une telle luminosité permettrait de voir l’étoile en plein jour. Le texte chinois ne mentionne pas explicitement une visibilité diurne et aucune chronique occidentale ne la mentionne.

Si une étoile a explosé en 185, son reste doit encore être visible aujourd’hui sous la forme d’une supernova rémanente. Les astronomes ont identifié plusieurs candidats dans la région du Nanmen, mais un se détache : RCW 86, une vaste coquille de gaz située à environ 1 000 parsecs. RCW 86 (renommée SN 185) est un objet étrange : sa structure, son expansion et sa luminosité X suggèrent une explosion relativement récente. Certains modèles indiquent qu’il pourrait s’agir d’une supernova de type Ia, ce qui correspondrait à une luminosité extrême, compatible avec les descriptions chinoises. Bien sûr, l’identification n’est pas définitive. Mais RCW 86 reste aujourd’hui le meilleur candidat pour être le vestige de l’étoile invitée de 185.

RCW 86 (SN 185), le meilleur candidat correspondant à la chronique chinoise – Wikipedia

Une étoile apparaît, scintille, disparaît. Philologie, astronomie, anthropologie, et un peu de poésie et deux mille ans plus tard, des chercheurs scrutent les archives, comparent les mots, examinent les vestiges célestes, et reconstituent l’événement. Grâce à eux, nous pouvons dire aujourd’hui, avec une grande confiance que l’étoile invitée de 185 était presque certainement une supernova. Une explosion titanesque, observée par des astronomes qui, sans télescope, ont laissé un témoignage assez précis pour que nous puissions encore, aujourd’hui, retrouver sa trace dans le ciel.


[i] Hou Han Shu : 志 : Astronomy Lower – Chinese Text Project
https://ctext.org/hou-han-shu/tian-wen-xia#n78240

[ii] Zhongping (Quatrième ère de Liu Hong, l’empereur Ling des Han)
https://baike.baidu.com/fr/item/Zhongping/172694

[iii] Green, D.A., Stephenson, F.R., Historical Supernovae. In: Weiler, K.W. (eds) Supernovae and Gamma-Ray Bursters. Lecture Notes in Physics, vol 598. Springer, Berlin, Heidelberg (2003). https://doi.org/10.1007/3-540-45863-8_2

[iv] Chin Y. N., Huang Y. L., Identification of the guest star of AD 185 as a comet rather than a supernova Nature, 371, 398 (1994). doi:10.1038/371398a0

[v] Hou Han Shu : 志 : Astronomy I – Chinese Text Project.
https://ctext.org/hou-han-shu/tian-wen-shang#n78180

[vi] Zhao, F.Y., Strom, R.G., and Jiang, S.Y., The guest star of AD 185 must have been a supernova. Chinese Journal of Astronomy and Astrophysics, 6(5), 635–640, 2006. DOI:10.1088/1009-9271/6/5/17

Image en-avant générée par IA.


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