Bright stellar eruption with orange gas clouds and surrounding stars

1837, L’éruption d’Eta Carinae, la supernova imposteuse

En 1837, une étoile du ciel austral se met à briller d’une manière si spectaculaire que les observateurs du monde entier en sont stupéfaits. Cette étoile, aujourd’hui connue sous le nom d’Eta Carinae, est l’un des astres les plus massifs et les plus instables de notre galaxie. Cette « Grande Éruption » du XIXᵉ siècle constitue un épisode unique dans l’histoire de l’astronomie.

Une étoile géante au bord de l’explosion

Eta Carinae est une étoile de la constellation de la Carène, non loin de la Croix du Sud, qui est principalement visible dans l’hémisphère sud. Cependant, cette constellation est visible depuis Alexandrie dans le nord de l’Egypte et Ptolémée l’avait déjà référencée dans son Almageste dans la constellation de l’Argo Navis, en référence au bateau mythologique qui servit à Jason. Au XVIIIe siècle, la constellation de l’Argo Navis fût divisée en trois constellations : la Poupe, les Voiles et la Carène, où on trouve donc Eta Carinae.  

Argo Navis – Wikipedia

Eta Carinae est ce que les astrophysiciens appellent une variable lumineuse bleue (LBV), une catégorie rare d’étoiles massives sujettes à des instabilités violentes. Avec une masse estimée entre 100 et 150 fois celle du Soleil, elle vit dans un état de tension permanente. Son rayonnement est si intense qu’il pousse son enveloppe vers l’extérieur, comme si l’étoile tentait de se défaire d’elle-même. Le 16 décembre 1837, elle entre dans une phase d’éruption. Les archives de l’astronome John Herschel, alors installé au Cap de Bonne-Espérance, témoignent de son étonnement[1] :

« Après une hésitation momentanée — conséquence naturelle d’un phénomène tout à fait inattendu — et après avoir consulté une carte pour vérifier sa position par rapport aux autres étoiles remarquables du voisinage, je parvins à la conclusion qu’il s’agissait bien de ma vieille connaissance, η Argus. Son éclat avait toutefois presque triplé : alors qu’elle était encore basse sur l’horizon, elle égalait Rigel, et une fois qu’elle eut gagné en hauteur, elle la surpassait nettement. »

En quelques semaines, l’étoile gagne près d’une magnitude, puis continue de fluctuer de manière erratique.  L’événement est si lumineux qu’à l’œil nu elle devient l’une des étoiles les plus brillantes du ciel, alors qu’elle se trouve à plus de 7 000 années-lumière.

Les travaux modernes ont permis de reconstruire sa courbe de lumière[2]. L’éruption n’est pas un phénomène unique, mais une succession de sursauts : un premier pic bref a lieu fin 1837, un second est observé en 1843, puis une montée lente et durable jusqu’au maximum de 1844–1845, où l’étoile devint plus brillante que Canopus. À son apogée, elle atteint une magnitude visuelle d’environ –1, rivalisant avec les plus brillantes étoiles du ciel austral.

Magnitude d’Eta Carinae – Smith, N. and Frew, D. J., A Revised Historical Light Curve of Eta Carinae and the Timing of Close Periastron Encounters. Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 415(3):2009–2019, (2011). https://arxiv.org/pdf/1010.3719

Eta Carinae n’a pas explosé en supernova mais elle a expulsé une quantité de matière gigantesque, formant la nébuleuse bipolaire que l’on appelle aujourd’hui le Homunculus. Les mesures de vitesse d’expansion montrent que cette enveloppe fut éjectée précisément pendant l’éruption du XIXᵉ siècle.  L’épisode est si violent qu’il sert aujourd’hui de prototype pour une classe de phénomènes appelés supernova imposteuses : des explosions qui ressemblent à des supernovae, mais où l’étoile ne meurt pas.

Quand une étoile nouvelle entre dans un récit aborigène

Pendant que Herschel observe l’éruption depuis l’Afrique du Sud, un autre observateur, inattendu, la remarquait aussi : le peuple Boorong, en Australie.

En 1857, William Edward Stanbridge rapporte les récits qu’il a recueillis auprès des Boorong, qui se décrivaient comme « ceux qui connaissent le mieux le ciel »[3]. Parmi les personnages célestes qu’ils nommaient, on trouve :

  • Warepil (l’aigle mâle) – l’étoile Sirius
  • Collowgullouric Warepil (l’aigle femelle) – l’étoile Rigel
  • War (le corbeau mâle) – l’étoile Canopus
  • Collowgullouric War (le corbeau femelle) – une large étoile rouge.

Les Boorong ne se contentaient pas de nommer les étoiles : ils les intégraient dans un réseau de relations familiales, de récits mythologiques et de repères saisonniers. War (Canopus) était un personnage important, celui qui avait apporté le feu aux humains. L’apparition soudaine d’une étoile brillante à proximité fut interprétée comme l’arrivée de sa femme. Stanbridge précise :

« Toutes les petites étoiles autour d’elle sont ses enfants. »

Cette manière de relier les étoiles entre elles montre une observation fine du ciel, mais aussi une capacité à intégrer les phénomènes nouveaux dans une structure narrative cohérente. La description de Collowgullouric War correspond parfaitement à Eta Carinae au moment de son maximum de luminosité : une étoile rougeâtre, très brillante, située non loin de Canopus.

Une étude de 2010 a démontré que cette identification ne peut pas être antérieure à l’éruption[4]. Avant 1837, Eta Carinae était une étoile de magnitude 6 ou 7, invisible à l’œil nu. Elle ne pouvait donc pas figurer dans un récit traditionnel ancien. Elle y fut intégrée pendant l’éruption, preuve que les traditions orales aborigènes sont dynamiques, capables d’intégrer des phénomènes nouveaux.

Les observateurs européens décrivent Eta Carinae comme une étoile « rougeâtre » ou « orange » pendant l’éruption. Les Boorong aussi la décrivent comme une étoile rouge. Cette couleur n’est pas celle d’une supergéante froide, mais le résultat d’un phénomène physique : l’étoile émettait une quantité énorme de lumière dans la raie Hα, ce qui donnait à son éclat une teinte chaude. Les archives de l’époque montrent que sa couleur devient encore plus rouge dans les années 1850, probablement à cause de la formation de poussières dans l’enveloppe éjectée.

L’étoile Eta Carinae et son enveloppée d’éjection

L’éruption d’Eta Carinae est un événement astrophysique majeur, mais c’est aussi une histoire qui montre que les phénomènes célestes spectaculaires sont observés par toutes les cultures et que les traditions orales peuvent conserver des traces fiables d’événements astronomiques. La science moderne peut dialoguer avec ces récits pour enrichir notre compréhension du ciel. Comme le résume Gakis[5],

« Les récits autochtones ne sont pas seulement culturels : ils contiennent des observations empiriques précises. »

Eta Carinae, en 1837, n’a pas seulement illuminé le ciel austral. Elle a illuminé un lien entre astrophysique et traditions humaines, rappelant que le ciel est un espace partagé, où chaque culture inscrit ses histoires.


[1] Herschel, J.F.W., Results of Astronomical Observations Made … at the Cape of Good Hope (London: Smith, Elder & Co.), p.34, 1847. https://archive.org/details/Resultsastronom00Hers/page/34/mode/2up

[2] Smith, N. and Frew, D. J., A Revised Historical Light Curve of Eta Carinae and the Timing of Close Periastron Encounters. Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 415(3):2009–2019, (2011). https://arxiv.org/pdf/1010.3719

[3] Stanbridge, W. E., On the Astronomy and Mythology of the Aborigines of Victoria. Proceedings of the Philosophical Institute of Victoria: Transactions, 2:137–140, (1857). https://archive.org/details/biostor-257706

[4] Hamacher, D. W. and Frew, D. J., An Aboriginal Australian Record of the Great Eruption of Eta-Carinae. Journal of Astronomical History and Heritage, 13(3):220–234, (2010). DOI:10.3724/SP.J.1440-2807.2010.03.06

[5] Gakis D., Echoes of Star Stories: Integrating Indigenous narratives into modern stellar astrophysics (2026).https://arxiv.org/pdf/2607.21679

Image en-avant générée par IA.


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