
Castor et Pollux, appelés les Dioscures, sont très présents dans la mythologie grecque. Protecteurs des marins, ils sont associés au feu de Saint-Elme, phénomène physique qui est décrit dès l’Antiquité. Le physicien romantique Johann Schweigger y voit une connaissance antique oubliée des lois de la physique.
Johann Schweigger
Johan Schweigger (1779-1857) était un physicien et chimiste allemand connu pour son multiplicateur électromagnétique (1820), un précurseur de l’ampèremètre, son rôle d’éditeur du Journal für Chemie und Physik, et surtout pour sa théorie alternative de la matière, opposée à l’atomisme de Dalton, où il propose des particules infinitésimales dotées de pôles électriques. Schweigger croyait que les mythes antiques contenaient des traces d’une ancienne « Naturweishei »” (sagesse naturelle). Il écrivait que la mythologie n’est pas un simple « Gewebe willkührlicher … Fabeln » mais la survivance d’un savoir ancien. Il voit dans les Dioscures la manifestation des électricités positives et négatives. Il a cherché dans les représentations antiques une preuve de sa thèse[1], persuadé que les Anciens avaient connaissance que l’électricité pouvait avoir des charges opposées, connaissance établie solidement qu’à partir du XVIIIe siècle. Scientifique romantique, Schweigger pensait que les lois de la physique étaient ainsi cachées dans les mythologies grecques, indiennes ou chinoises. Il mériterait un article à lui tout seul.

Mais voyons dans le texte de Schweigger quelques éléments de ses idées[2].
On trouve chez Diodore de Sicile[3], historien grec du Ier siècle après J.-C. :
Ils [les Argonautes] furent assaillis d’une violente tempête ; et, comme les principaux désespéraient de leur salut, Orphée, le seul des navigateurs qui fût initié dans les mystères, fit, pour conjurer l’orage, des vœux aux dieux de Samothrace. Aussitôt le vent cessa : deux étoiles tombèrent sur les têtes des Dioscures au grand étonnement de tout le monde, et on se crut à l’abri des dangers par l’intervention d’une providence divine. De là vient la coutume traditionnelle des marins d’invoquer au milieu des tempêtes les dieux de Samothrace, et d’attribuer à la présence des Dioscures l’apparition des astres.
Otar Lordkipanidze, après une fine analyse[4], littéraire et archéologique, suggère que le voyage des Argonautes reflétait peut-être la première navigation des Grecs en direction des rivages de la mer Noire. Le récit de Jason et ses compagnons (dont Castor et Pollux) étant très populaire au cours du VIIIe siècle av. J.-C., il estime qu’il aurait pu se produire au Xe siècle.
Revenons au phénomène lumineux qui se manifeste sur les têtes des Dioscures, Castor et Pollux. Pline l’Ancien, écrivain et naturaliste romain du Ier siècle après J.-C., nous décrit[5] ce phénomène électrique de façon bien plus précise :
Il se montre des étoiles dans la mer et sur la terre. J’ai vu, la nuit, pendant les factions des sentinelles devant les retranchements, briller à la pointe des javelots des lueurs à la forme étoilée. Les étoiles se posent sur les antennes et sur d’autres parties des vaisseaux avec une espèce de son vocal, comme des oiseaux allant de place en place. Cette espèce d’étoile est dangereuse quand il n’en vient qu’une seule; elle cause la submersion du bâtiment; et si elle tombe dans la partie inférieure de la carène, elle y met le feu. Mais s’il en vient deux, l’augure en est favorable; elles annoncent une heureuse navigation : l’on prétend même que, survenant, elles mettent en fuite Hélène, c’est le nom de cette étoile funeste et menaçante. Aussi attribue-t-on cette apparition divine à Castor et à Pollux, et on les invoque comme les dieux de la mer.
Rome, printemps 217 av. J.-C.. Hannibal a franchi les Alpes avec ses éléphants et il écrase les légions romaines qui se présentent à lui. Le sénat à Rome ne sait où donner de la tête, il y a de l’électricité dans l’air. D’ailleurs, Tite-Live, historien romain du Ier siècle avant J.-C. écrit dans son livre[6] XXII de l’Histoire romaine :
Ces craintes s’augmentaient des prodiges annoncés d’un grand nombre d’endroits à la fois : en Sicile, les javelots de plusieurs soldats, en Sardaigne, le bâton tenu à la main par un chevalier qui faisait une ronde sur les remparts, s’étaient enflammés ; sur le rivage, des feux nombreux avaient brillé ; deux boucliers avaient sué du sang ; certains soldats avaient été foudroyés ; le globe du soleil avait paru plus petit ; à Préneste, des pierres brûlantes étaient tombées du ciel ; à Arpi, on avait vu dans le ciel des boucliers et un combat du soleil contre la lune ; à Capène, en plein jour, deux lunes s’étaient levées ; les eaux de Géré avaient coulé mêlées de sang, et à la source même d’Hercule, l’eau avait eu des taches de sang ; à Antium, des moissonneurs avaient vu tomber dans leur corbeille des épis sanglants ; à Faléries, le ciel avait paru s’ouvrir comme par une large fente, et par cette ouverture avait brillé une lumière éclatante ; les tablettes des sorts s’étaient rétrécies d’elles-mêmes, et il en était tombé une portant l’inscription : « Mavors agite sa lance ; (Mars agite sa lance)» en même temps, à Rome, la statue de Mars, sur la voie Appienne, et les effigies des loups avaient sué ; à Capoue, le ciel avait paru s’enflammer et la lune tomber au milieu de la pluie.

Que de phénomènes ! Si certains tiennent de la fabulation, d’autres ont une explication physique. Faisons une petite liste :
| Phénomène cité | Explication physique probable |
| les javelots de plusieurs soldats, en Sardaigne, le bâton tenu à la main par un chevalier qui faisait une ronde sur les remparts, s’étaient enflammés | Electricité statique présent dans l’air. Pendant un temps orageux où l’air est chargé d’électricité, il n’est pas bien rare de voir des étincelles au sommet des pointes métalliques |
| sur le rivage, des feux nombreux avaient brillé | |
| certains soldats avaient été foudroyés | |
| deux boucliers avaient sué du sang | Fabulation ? |
| le globe du soleil avait paru plus petit | Effet d’optique ? |
| à Préneste, des pierres brûlantes étaient tombées du ciel | Chute d’un météore |
| à Arpi, on avait vu dans le ciel des boucliers et un combat du soleil contre la lune | Eclipse de Soleil ? |
| à Capène, en plein jour, deux lunes s’étaient levées | Effet d’optique ? |
| es eaux de Géré avaient coulé mêlées de sang, et à la source même d’Hercule, l’eau avait eu des taches de sang | Fabulation |
| à Antium, des moissonneurs avaient vu tomber dans leur corbeille des épis sanglants | Fabulation |
| à Faléries, le ciel avait paru s’ouvrir comme par une large fente, et par cette ouverture avait brillé une lumière éclatante | Pendant un orage, le ciel laisse entrevoir le Soleil ? |
| les tablettes des sorts s’étaient rétrécies d’elles-mêmes, et il en était tombé une portant l’inscription : « Mavors agite sa lance » | Fabulation |
| en même temps, à Rome, la statue de Mars, sur la voie Appienne, et les effigies des loups avaient sué | Fabulation |
| ; à Capoue, le ciel avait paru s’enflammer et la lune tomber au milieu de la pluie. | Effet d’optique ? |
Schweigger s’est attaché à démontrer, d’une manière très-ingénieuse, que le mythe des Dioscures chez les anciens était la connaissance symbolique de l’électricité positive et de l’électricité négative : l’une ne se manifeste qu’autant que l’autre disparait, de même que Pollux vit pendant que Castor meurt, et réciproquement. Il y a bien d’autres analogies encore qui viennent à l’appui de cette opinion. Ainsi, les Dioscures sont représentés ayant chacun une flamme au sommet de la tête; leur vitesse, qui est extrême, est désignée symboliquement par des ailes blanches ou des chevaux blancs; leur apparition, comme de bons génies pendant les orages; le bruit sifflant qui accompagne cette apparition, enfin, la puissance et les attributs des Dioscures, peuvent merveilleusement s’appliquer à plusieurs propriétés du fluide électrique. Enfin, l’opinion aujourd’hui scientifiquement démontrée que l’orage est un phénomène essentiellement électrique qui se passe principalement entre les deux électricités opposées du ciel et de la terre, les anciens l’ont enseignée symboliquement par le mythe des Dioscures, tous deux fils du dieu de la foudre et du tonnerre, tous deux envoyés comme des génies propices au milieu dos orages, l’un étant au ciel pendant que l’autre est dans les enfers.
Schweigger va plus loin : il lit dans certaines statues ou reliefs des schémas pré‑ampériens. Par exemple, lorsque Castor est représenté allant vers la gauche et Pollux vers la droite, il y voit une préfiguration de la règle d’Ampère reliant courant et magnétisme. Les Dioscures entourant les Trois Grâces deviennent pour lui un diagramme de circulation des forces électriques dans l’eau. Il construit même un appareil expérimental inspiré d’une sculpture antique, censé reproduire le mouvement des deux électricités dans l’eau.
Les idées de Schweigger dans le contexte
Schweigger s’inscrit parfaitement dans la tradition de la science qui se fait en Allemagne au début du XIXe siècle, tout en occupant une position un peu marginale et très personnelle. Plusieurs scientifiques sont représentatifs de La Naturphilosophie (Schelling, Goethe, Ritter,…) qui repose sur quelques idées fondamentales. La nature est un tout organique, animé par des forces opposées. Les phénomènes physiques, chimiques, biologiques et cosmiques sont les manifestations d’un même principe. Les forces fondamentales sont polaires : attraction/répulsion, positif/négatif, lumière/obscurité, expansion/contraction. Je vous renvoie à mon article sur la découverte de l’ultraviolet par Ritter pour en avoir une idée. Les mythes, symboles et traditions anciennes sont vus comme des expressions voilées de vérités naturelles profondes et dans ce contexte, l’électricité occupe une place centrale : elle est la force polaire par excellence, celle qui révèle l’unité profonde de la nature. Schweigger s’inscrit pleinement dans cette vision et il reprend une idée centrale de Schelling : les mythes sont des formes symboliques qui expriment des vérités naturelles profondes. Il écrit en 1823 que les mythes sont :
« des hiéroglyphes d’une sagesse naturelle mal comprise ».
La mise à l’écart rapide de l’interprétation de Schweigger au XIXᵉ siècle résulte d’un changement profond de culture scientifique, d’un basculement méthodologique, et d’une série de ruptures conceptuelles qui ont rendu son approche — pourtant brillante dans son imaginaire — totalement incompatible avec la science qui se construisait alors. À partir de 1810–1830, l’électrochimie moderne s’impose : Davy montre que l’électricité peut décomposer les composés, Berzelius formalise les notions d’électropositivité, d’électronégativité et Faraday établit les lois quantitatives de l’électrolyse. Face à ces avancées, l’idée que Castor et Pollux symbolisent les deux électricités paraît folklorique. Vers 1825–1840, la Naturphilosophie s’effondre. Les savants exigent désormais des mesures, des expériences reproductibles, des modèles mathématiques et des explications mécanistes. L’idée que les mythes contiennent une science ancienne cesse d’être crédible.
[1] Snelders H. A. M., J. S. C. Schweigger: His Romanticism and His Crystal Electrical Theory of Matter, Isis, Vol. 62, No. 3, pp. 328-338, 1971
https://www.jstor.org/stable/229946
[2] Schweiger Johann, « Ueber die älteste Physik und den Ursprung des Heidenthums aus einer missverstandenen Naturweisheit », Nürnberg, 1823.
[3] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Tome premier, livre IV, ch. XLIII
https://remacle.org/bloodwolf/historiens/diodore/livre4b.htm#58
[4] Lordkipanidze Otar, La geste des Argonautes dans les premières épopées grecques sous l’angle des premiers contacts du monde grec avec le littoral pontique, Actes du 6e symposium de Vani (Colchide), 22-29 septembre 1990, Collection de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 613, pp. 21-46, 1996.
https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1996_act_613_1_1477
[5] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre II, chap. 37 https://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre2.htm
[6] Tite-Live, Histoire romaine, livre XXII, I.
https://remacle.org/bloodwolf/historiens/Tite/livre22.htm#I

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