Hypatie

400 env., Hypatie commente l’Almageste

Dans un livre daté de 1987, A History of Women Philosophers. Mary Ellen Whaite, fait l’hypothèse que Copernic aurait lu Hypatie, une philosophe du IVe siècle, et cela l’aurait mis sur la piste de l’héliocentrisme. Pire, dans le film à succès Agora, daté de 2009, on voit une scène où elle serait précurseur des orbites elliptiques de Johannes Kepler. Vraiment ?

Qui est Hypatie ?

La naissance d’Hypatie est généralement datée vers 370-375 à Alexandrie. Au IVe siècle, Alexandrie est le centre occidental des avancées scientifiques, philosophiques et intellectuelles. Sa fameuse bibliothèque contient des milliers de volumes dont les œuvres de Platon, Aristote, Ptolémée et bien d’autres. Le directeur du Musée d’Alexandrie est Théon, son père, érudit et infatigable professeur de mathématiques et d’astronomie, il commente de nombreux ouvrages.

Portrait d’Hypatie d’Alexandrie, par Jules Maurice Gaspard (1908).

Hypatie, probablement instruite par son père, s’oriente vers la philosophie. Vers l’an 400, elle enseigne les doctrines néoplatoniciennes de Plotin et sa position de fonctionnaire, elle est rémunérée par des fonds publics, est exceptionnelle. De plus, l’administration d’Alexandrie est chrétienne, tandis qu’Hypatie est païenne. L’activité d’Hypatie nous a été transmise par certains de ses élèves. Selon Damascius, elle enseigne la géométrie et les mathématiques. Philostogorius nous apprend qu’elle surpasse son père Théon en mathématiques – le mathématicien le plus célèbre du musée ! Hésychius nous dit qu’elle est une excellente astronome, tout comme son père. Sa renommée dans ces domaines est confirmée par les lettres de son élève Synésios, qui nous apprennent qu’elle enseigne les œuvres de Platon et d’Aristote, ainsi que le néoplatonisme et ses « mystères », l’astronomie, la mécanique et les mathématiques. Selon ses lettres, non seulement Hypatie est considérée comme la plus grande représentante vivante de la philosophie platonicienne et aristotélicienne, et ses élèves viennent de loin pour étudier sous sa direction.

A cette période, Alexandrie est le théâtre de profonds bouleversements sociaux, politiques, religieux et universitaires. Vers 393, l’empereur Théodose interdit les pratiques cultuelles païennes en Égypte, ce qui provoque des émeutes entre païens et chrétiens. Le préfet de la ville, Oreste, sollicite fréquemment l’avis d’Hypatie sur des questions philosophiques et politiques. Oreste est impliqué dans un jeu de pouvoir politique avec Cyrille, l’évêque d’Alexandrie, qui sera à l’origine de la fin d’Hypatie. Selon Socrate le Scholastique, contemporain d’Hypatie, Cyrille aurait recruté un groupe de moines qui :

… la tirent de son char ; ils la saluent dans l’église appelée Césarium ; ils la dévêtissent complètement ; ils rasent la peau et déchirent la chair de son corps avec des coquillages tranchants, jusqu’à ce que le souffle s’en aille ; ils écartèlent son corps ; ils amènent ses quartiers dans un lieu appelé Cinaron et les brûlent en cendres.

Illustration de Louis Figuier dans Vies des savants illustres, depuis l’Antiquité jusqu’au dix-neuvième siècle en 1866, représentant l’image que l’auteur se fait de l’assaut subi par Hypatie.

L’œuvre d’Hypatie

Selon la Souda, encyclopédie rédigée en grec médiéval à la fin du Xe siècle, Hypatie a écrit un commentaire sur l’Arithmeticorum de Diophante, un commentaire sur la Syntaxis Mathematica de Ptolémée, et un commentaire des Sections Coniques d’Apollonius Pergaeus. Si la Souda rapporte que toutes les œuvres d’Hypatie ont été perdues, ce n’est pas tout à fait vrai puisque le commentaire sur l’Arithmeticorum de Diophante a survécu, de manière partielle, mais pour ce qui nous intéresse, c’est surtout le Commentaire d’Hypatie sur le livre III de la Syntaxis Mathematica de Ptolémée, plus connu sous le nom d’Almageste, qui lui nous est parvenu après quelques corrections et ajouts qu’il faut savoir démêler.

On doit à une grande tradition d’historiens des sciences de l’université catholique de Louvain, d’avoir entrepris sur quatre générations l’analyse des textes d’astronomies grecques et byzantines de cette époque. Si on veut faire un lien avec Copernic, il faut s’intéresser à un ouvrage : le Commentaire de l’Almageste de Ptolémée, et en particulier le livre III. Or ce Commentaire, on le doit d’abord à son père, Théon.

À la fin du XVIIIe ou au début du XIXe siècle, l’abbé Nicolas Halma trouve la seule édition du Commentaire de Théon contenant le Livre III d’Hypatie. Cette édition provient de la collection des Médicis et est répertoriée sous le numéro Medici 28.18. Dans sa traduction du Livre I du Commentaire de Théon, Halma note que le véritable Livre III, c’est-à-dire la seule édition contenant le Commentaire d’Hypatie, se trouve dans le Codex du Xe siècle. Il semble qu’Halma soit décédé ou ait manqué de fonds avant de traduire et d’établir le texte du Commentaire d’Hypatie. Il publie cependant ses Tables astronomiques qui préfacent le Commentaire. Près d’un siècle après Halma, l’abbé Adolphe Rome retrouve l’édition mentionnée par Halma.

Théon d’Alexandrie sur le troisième volume de la compilation mathématique de Ptolémée, un mémorandum.
Édition corrigée par ma fille Hypatie la philosophe. Version de la Bibliothèque de Laurent de Medicis.

L’œuvre de Théon

Pappus (né vers 320) et Théon, le père d’Hypatie, sont les deux commentateurs les plus célèbres et les plus importants de l’Almageste de Ptolémée. L’activité de Théon se situe dans la seconde moitié du IVe siècle après Jésus-Christ. On pourrait situer son akmè en 364, année où il observe deux éclipses à Alexandrie: l’éclipse du Soleil du 16 juin et l’éclipsé de Lune du 25/26 novembre. L’œuvre de Théon concerne essentiellement Euclide et Ptolémée, dont il a commenté l’œuvre astronomique. Ses commentaires sur Ptolémée sont au nombre de trois:

  • le Commentaire à l’Almageste, en treize livres, dont les livres 1 à 4 ont été édités par feu le chanoine Adolphe Rome — le reste, sauf le livre 11 qui a disparu, n’est accessible que dans l’édition de Joachim Camerarius, faite à Bâle en 1538 ;
  • le Petit commentaire de Theon d’Alexandrie, édité en 1822 par l’abbé Nicolas Halma et réédité par Anne Tihon dans sa thèse sous la direction de Jacques Mogenet en 1975 ;
  • le « Grand Commentaire » aux Tables Faciles de Ptolémée publié en 1985 pour le premier volume, en 1991 pour les volumes II et III et enfin en 1999 pour le volume IV.
Activité présumée dans la Bibliothèque d’Alexandrie

Les trois traités astronomiques de Théon ont été édités, sinon rédigés, dans l’ordre suivant: Commentaire à l’Almageste, Grand Commentaire et Petit Commentaire.

Le Petit Commentaire est le plus court et le plus facile des traités de Théon. Rédigé, de l’aveu même de son auteur, à l’intention des moins doués de ses élèves – ceux qui n’étaient pas capables de suivre les démonstrations géométriques, ni même d’effectuer correctement les multiplications et les divisions – il permettait d’utiliser les tables astronomiques, sans exiger le moindre effort de compréhension, avantage qui le faisait particulièrement apprécier des débutants, des astrologues, de tous les amateurs d’astronomie en général. Avant Théon, Pappus avait lui aussi proposé des techniques d’utilisation de tables sans exposer le détail mathématique de la réalisation des abaques.

Le « Grand Commentaire » aux Tables Faciles de Ptolémée est un ouvrage en cinq livres rédigé par Théon autour de l’an 370, destiné aux élèves de niveau supérieur, et qui explique la concordance entre l’Almageste et les Tables faciles.

Les livres II et III du Grand Commentaire traitent de problèmes complexes comme les parallaxes, les syzigies et les éclipses avec leurs déclinaisons.

Anne Tihon remarque que :

Le livre III laisse l’impression d’une rédaction beaucoup plus soignée que les autres livres, surtout le livre I. C’est particulièrement vrai pour le chapitre consacré aux éclipses de Soleil. Malgré sa complexité, le calcul des éclipses solaires est expliqué ici avec une clarté remarquable.

Une clarté qu’on retrouve également dans le livre III du Commentaire à l’Almageste, là où notre héroïne Hypatie intervient.

Le commentaire d’Hypatie

Adolphe Rome a proposé une version très détaillée de ce texte (qu’il ne traduit pas) mais qu’il abonde en commentaires et notes de bas de pages.

Théon d’Alexandrie sur le troisième volume de la compilation mathématique de Ptolémée, un mémorandum.
Édition corrigée par ma fille Hypatie la philosophe. Version d’Adolphe Rome.

Hypatie commence par un chapitre de trente-six pages contenant une récapitulation des deux livres précédents et une analyse de l’histoire de l’astronomie solaire jusqu’à son époque. Elle décrit l’usage alors courant de la définition de l’année tropique, point de départ des calculs sur le mouvement du soleil. Les lecteurs se souviendront qu’à cette époque, on croyait que le soleil tournait autour de la Terre. L’année tropique correspond au temps nécessaire au soleil pour revenir au même équinoxe : moins de 365 jours environ. L’année sidérale correspond à la période de retour à la même étoile fixe et est plus longue que l’année tropique. Hypatie examine ensuite la théorie de Ptolémée sur la précession des équinoxes. Cette théorie explique pourquoi le point de départ d’un jour équinoxial n’est pas constant sur Terre. Pour chaque équinoxe successif, au printemps et en automne, le point de départ du jour de l’équinoxe se déplace légèrement, ce qui nécessite un ajustement calendaire. La durée de l’année est donc de 365 jours plus une fraction. La théorie de la précession des équinoxes tendrait à supposer que le soleil et la lune accélèrent leurs vitesses lorsqu’ils contournent la Terre.

Dans l’ensemble, la révision par Hypatie du Commentaire de son père clarifie et replace dans son contexte la théorie ptoléméenne du mouvement solaire, de la durée de l’année, du jour, des saisons, etc. Si ses commentaires sont souvent teintés de critiques, ils contiennent également de nombreuses corrections techniques simples aux applications de la théorie ptolémaïque. Certaines de ces corrections résultent apparemment de son analyse philosophique des erreurs méthodologiques et conceptuelles de Ptolémée. Par exemple, elle se demande si certaines des difficultés rencontrées par les théories de Ptolémée concernant l’heure et le lieu précis des équinoxes ne sont pas imputables au fait qu’il n’a pris en compte que l’année tropicale et non l’année sidérale. Les calculs de Ptolémée concernant les heures et les lieux des équinoxes deviennent de plus en plus inexacts au cours des siècles.

Tables de calculs, page 282 du Medici 28.18

Hipparque (190 – 120 av. J.-C. env.) a réalisé de nombreuses mesures en son temps pour établir les dates et les heures des équinoxes et des solstices. Ptolémée tranche en ne considérant que l’année tropique et non l’année sidérale. Ptolémée (et donc Théon), invoque alors Aristarque mais pas pour ses thèses héliocentriques. Page 837 de l’œuvre de Rome, dans cette partie, les calculs de Ptolémée sont comparés à ses prédécesseurs : Méton, Euctémon et Aristarque.

Ayant montré que plus la comparaison des observances est longue, plus le temps annuel recherché est précis : « En raison de leur ancienneté, les solstices d’été observés par Méton et Euctémonas, puis par Aristarque, devraient être acceptées en comparaison avec nous. »

A aucun moment, il n’est question de thèse héliocentrique dans ce texte. Hypatie reprend le texte de Ptolémée. Plus loin, Hypatie propose une base de calcul plus efficace que son père n’avait proposé dans les livres I et II, mais elle reprend les thèses géocentriques de Ptolémée. Par exemple, dans ce schéma, la Terre est au centre. Le Soleil se déplace sur un cercle en faisant des épicycles. A son apogée, il est sur le cercle E, à son périgée, sur le cercle L.

Schéma extrait de la page 288 du Medici 28.18

A aucun moment, Hypatie ne suggère que le modèle ptoléméen soit faux. Elle interroge certes les incertitudes de mesures et tente de les corriger mais cela ne va pas au-delà. La contribution d’Hypatie à l’héliocentrisme est donc totalement saugrenue. Mais alors d’où vient cette légende ?

Copernic en Italie

Lorsque Copernic se rend en Italie pour ses études de droit canon, il se passionne pour l’astronomie, il tente d’apprendre tout ce qu’il peut sur les astronomes antiques, et en particulier sur Ptolémée. Il lit attentivement les commentateurs de Ptolémée. Aurait-il pu être en contact avec le Commentaire de Théon et en particulier ce livre III que l’on doit à Hypatie ?

Nicolas Copernic, portrait exposé au musée de Toruń

On peut retracer l’histoire de Médicis 28.18, le seul exemplaire du Commentaire de Théon à contenir le Livre III d’Hypatie. Il se trouve dans le fonds Plutei de la Bibliothèque de Laurent de Medicis à Florence. Parmi ses possesseurs, on note qu’il été possédé et annoté par le patriarche Jean Kamateros, patriarche de Constantinople de 1198 à 1206. Le manuscrit, dont rien ne dit que ce soit une première édition a donc voyagé d’Alexandrie à Constantinople, ce qui n’a rien de surprenant, ces villes étant des centres intellectuels actifs au Ve siècle.

On doit le fonds Plutei à Angelo Poliziano (Politien), humaniste, poète et philologue, né e 1454 et mort en 1494. Il passe sa jeunesse comme précepteur chez Laurent de Médicis. Politien prend des notes marginales dans 28.18, probablement vers 1480-1490. Le transfert de l’ouvrage entre Constantinople et Florence est probablement le fait d’un ambassadeur des Medicis à Constantinople qui aurait ramené le livre. On sait qu’en 1492, Jean Lascaris (1445-vers 1534), humaniste né à Constantinople, retourne en Turquie au service de Laurent de Médicis. Politien et Lascaris se sont forcément cotoyés. Parmi les manuscrits que Lascaris obtient figure le 2398, une copie ancienne du Commentaire de Théon, mais à laquelle il manque la révision du Livre III par Hypatie. Le manuscrit 2398 et les 28.18, 2390, 2396 et d’autres manuscrits sont tous acquis à la même période, mais seul le 28.18 contient le Livre III d’Hypatie. Quoiqu’il en soit, l’ouvrage se trouve à Florence au début du XVIe siècle, période où le jeune Nicolas Copernic est en Italie.

Angelo Poliziano. Fresque à Santa Maria Novella, Cappella Tornabuoni, Florence, Italie. 1486-1490.

En 1496, Copernic est à Bologne pour suivre des cours de droit. Il s’intéresse davantage à l’astronomie et il fait assez vite connaissance de l’astronome Domenico Maria Novara. Copernic prend pension chez lui et il l’assiste dans ses observations astronomiques. En 1500, il est à Rome pour poursuivre sa formation en droit. Il retourne brièvement en Pologne, puis il sollicite deux années supplémentaires en Italie où il s’engage à étudier la médecine. Il part alors pour Padoue et en 1503, il est déclaré docteur en droit canon par l’université de Ferrare, qui est plus souple pour fournir les diplômes. C’est le seul titre académique qu’obtient Copernic, qui rentre définitivement en Pologne au cours du second semestre 1503. Aucune trace de notre champion à Florence…  Est-il possible qu’il soit passé par Florence sans s’arrêter à la bibliothèque de l’un des plus célèbres collectionneurs de textes anciens d’Italie ? C’est possible, en tout cas, jamais il ne mentionne l’ouvrage et on n’a nulle trace de son passage à Florence. La filiation entre Hypatie et Copernic n’a là encore aucun fondement.

En résumé, si Hypatie a été une philosophe et mathématicienne remarquable de son temps, et si son martyr a de quoi choquer, au point d’avoir été sublimée par le XIXe et le XXe siècle, l’extrapolation de son œuvre scientifique à une éventuelle paternité d’un système propre à influencer Copernic est exagérée.


Références bibliographiques et webographiques

Waithe, M.E., A History of Women Philosophers. A History of Women Philosophers, vol 1. Springer, Dordrecht. 1987,
https://doi.org/10.1007/978-94-009-3497-9_2

Thion A., Le petit commentaire de Theon d’Alexandrie, Citta del Vaticano, Biblioteca Apostilica Vaticana, 1978.
https://de.z-library.sk/book/25364664/f2a27d/le-petit-commentaire-de-th%C3%A9on-dalexandrie-aux-tables-faciles-de-ptol%C3%A9m%C3%A9e.html

Mogenet J., Tihon A., Le « Grand Commentaire » aux Tables Faciles de Théon d’Alexandrie et le Vat. Gr. 190, L’Antiquité Classique,1981,  50-1-2  pp. 526-534
https://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1981_num_50_1_2030

Rome A., Théon d’Alexandrie, Commentaires de Pappus et Théon d’Alexandrie sur l’Almageste, Commentaires sur les livres 3 et 4 de l’Almageste, Biblioteca Apostolica Vaticana, 1943.
https://de.z-library.sk/book/25043733/a79be2/commentaires-sur-les-livres-3-et-4-de-lalmageste.html

Biblioteca Medicea Laurenziana, https://tecabml.contentdm.oclc.org/digital/collection/plutei/id/729809


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